Le bruit des trousseaux – [Philippe Claudel]

Que s’est-il passé pendant ce mois durant lequel je n’ai rien publié ? Beaucoup d’agitation, mais surtout beaucoup de lectures. Parmi les derniers livres que j’ai lu, l’un de ceux qui m’ont particulièrement marqués est un petit livre de Philippe Claudel : Le bruit des trousseaux.

Le bruit des trousseaux se présente comme un témoignage, par sa brièveté, la simplicité de son ton, les souvenirs épars qui y sont déposés, comme une manière de déposer les armes.
Philippe Claudel a enseigné le français pendant plusieurs années en prison, et c’est de cette expérience marquante, intense et souvent douloureuse, parfois (presque) heureuse, qu’il tire ce qu’il présente lui-même comme un  » faux témoignage ». A la fin de son récit, il avoue (et c’est peut-être là la phrase la plus importante du livre) : « Il me manque quelque chose d’essentiel pour parler de la prison, c’est d’y avoir passé une nuit. »

En effet, chacun des souvenirs est une expérience unique de la prison, une expérience intense, mais qui n’en est pas moins perçue de l’extérieur. Ce que Claudel sait de la prison, il le dit lui-même, il le sait par ce que lui en disent les prisonniers, et ce qu’il en voit dans sa salle de cours, aux murs défraichis et lugubres.

Juxtaposition de courts paragraphes sans lien entre eux, le récit donne l’impression de fragments recueillis comme des derniers souffles. Mais ce système permet surtout de faire alterner le glauque avec le cocasse, la violence des situations avec la tendresse du ton et l’affection portée aux élèves-prisonniers.

Au milieu de ces anecdotes (le mot semble inapproprié, tant la gravité prime sur la légèreté), Philippe Claudel parvient à rendre compte de la difficulté d’enseigner à un public qui a bien souvent perdu l’espoir de s’en sortir et pour qui culture ne rime avec rien, et encore moins avec liberté. Mais là où il se heurte le plus à l’incompréhension, c’est quand il doit expliquer aux « gens de l’extérieur » pourquoi il a choisi d’enseigner en prison. Incompréhension et compassion, quand pour lui, « il n’y a rien à répondre à cela. »

Ce que j’ai particulièrement apprécié dans ce témoignage, c’est la justesse du ton et le fait que l’auteur ne s’appesantisse à aucun moment sur la situation des prisonniers, ou sur leur passé. Il choisit plutôt de mettre l’accent sur ce qui se vit en prison.
En revanche, il m’a semblé, au cours de ma lecture, qu’il cherchait à transmettre un message du type « Communs des mortels, vous qui n’avez pas connu la prison, vous ne savez pas ce qu’est la vraie liberté, ce que c’est de se sentir en prison intérieurement… » N’était cette humilité finale : « Ce qui alourdit mon faux témoignage, c’est que je n’ai connu la prison que d’un seul côté. »

Bon, et puis bien sûr, LE reproche qu’on peut faire à ce récit, c’est la surenchère de pathos. Dans le même temps, il semble difficile de trouver un témoignage sur l’univers carcéral sans pathos…

Carte d’identité

  • Titre : Le bruit des trousseaux
  • Genre : témoignage
  • Date de publication : 2002
  • Édition (poche) : Le livre de poche
  • Nombre de pages : 117

Un extrait !

« Une seule fois, j’ai écrit une lettre susceptible d’être produite en cour d’assises par l’avocat de la défense. Dans cette lettre, je disais que le prévenu suivait mes cours depuis deux ans, qu’il faisait preuve d’un grand sérieux, d’une motivation remarquable et que j’avais le sentiment qu’il avait beaucoup réfléchi depuis sa détention, réfléchi sur son acte, sur sa responsabilité. Je me suis demandé ensuite pourquoi j’avais fait cela. Que savais-je en définitive de sa réflexion ? Pourquoi avais-je fait cela pour lui et pas pour d’autres, pour des dizaines d’autres que j’avais connus, et qui, eux aussi, m’avaient touché sans que jamais je ne le leur montre. Je m’en suis voulu. Je crois que je m’en veux encore : j’étais sorti de mon rôle, en tout cas du rôle que je m’étais assigné, et qui interdisait de prendre parti pour ou contre qui que ce fût. Depuis ce jour, non pas tous les jours mais assez souvent tout de même, je pense, sans avoir jamais connu ses traits, au visage de la victime, qui ouvre grand ses yeux et sa bouche à la lecture de ma lettre devant la cour et les jurés. »

(p.69)

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