Journal d’un corps – [Daniel Pennac]

Le Journal d’un corps se lit d’une traite, on n’a pas le temps de compter les pages. Mais dieu que c’est triste. Ce quotidien d’un corps est surtout le journal d’une vie qui se voit finir, qui agonise dès la cinquantaine passée. En même temps, le lecteur a l’impression de se retrouver face à un condensé de vie. Et comme tous les récits de vie, que ce soit en littérature, au cinéma, au théâtre, on en ressort avec un goût de mélancolie mêlé à de la joie. Avis mitigé, donc.

Daniel Pennac reprend ici un topos de la littérature : le thème du journal trouvé (ici légué) puis publié par celui qui le trouve. Souvent – c’est ici le cas – le journal est précédé d’une lettre explicative, qui détaille les circonstances de la publication de ce livre. Le narrateur laisse ses écrits à sa fille, qui a la liberté d’en faire ce qu’elle veut.

De ses 13 ans à ses 87 ans, le narrateur consigne dans des carnets le quotidien de son corps. Il se contraint à ne percevoir sa vie qu’à travers les affects physiques et physiologiques, mais n’évite pas les incartades psychologiques (notamment lors des décès de ses proches). Dans ce journal, c’est la matérialité qui prime. Nul état d’âme, ou plutôt, c’est le corps qui parle pour l’âme. En somme, on y lit la vie d’un homme à travers son enveloppe corporelle.  Le narrateur essaie de séparer exclusivement l’esprit du corps – mais y parvient-il ? Quoi qu’il en soit, l’effet produit est une impression de superficialité : on a beau tout savoir de ses premières expériences sexuelles, de la découverte des joies, des bizarreries et des douleurs de son corps, rien ne nous est dit sur les évènements historiques, les évènements de sa vie. On apprend dans les grandes lignes qu’il est résistant pendant la guerre, qu’il se marie ensuite, a deux enfants, puis des petits enfants et des arrières petits enfants, un bon poste dans une entreprise, mais ça s’arrête là. Le dernier cahier s’intitule « Agonie » (soit une série de considérations sur l’hôpital, les opérations lourdes et épuisantes, puis l’acceptation de la mort).

Le ton mélancolique et dolent prend de plus en plus de place à mesure qu’il vieillit : mélancolie car vieillissement, vieillissement car nostalgie de la jeunesse. En tout, le mystère du corps est désacralisé, et en même temps il demeure.

Je ne garderai pas un souvenir impérissable de ce livre, qui m’a laissée dans un état de tristesse sans nom. L’intérêt que j’y trouve réside dans l’observation scrupuleuse des agissements du corps et des signes qu’il nous envoie. Mais on en ressort avec l’idée que, définitivement, ce n’est pas joyeux de vieillir (pour ceux qui étaient trop optimistes).

Carte d’identité

  • Titre : Journal d’un corps
  • Auteur : Daniel Pennac
  • Genre : roman
  • Date de publication : janvier 2012
  • Édition : Gallimard – nrf
  • Nombre de pages : 390

Un extrait !

« 33 ans, 5 mois, 13 jours. Samedi 23 mars 1957.
Réveillé la bouche amère et l’humeur sombre. Je suis décidément incapable de résister à la bouffe, que la compagnie soit plaisante ou pénible. Dans le premier cas, je mange par entrain, dans le second par ennui, dans les deux cas je mange et bois trop, sans envie réelle de manger ou de boire. Le lendemain, la sanction est là : réveil amer, la bouche et l’humeur pleines de fiel. Pour ce qui est d’hier soir, je soupçonne une ventrée de saucisson au pain beurré et trois whiskies à l’apéritif. Beurre et saucisson n’ont pas passé la douane. Ni d’ailleurs la plâtrée de cassoulet qui a suivi. (Resservi combien ? Deux fois ? Trois fois ?) L’amertume matutinale dénonce le tout à ma haute autorité, qui me reproche une fois de plus de ne pas m’être contrôlé A l’apéritif, je dévore comme un moineau mécanique. Les petites assiettes appellent la pioche. Je pioche et je bavarde, je bavarde et je pioche. Un moineau. Ce rapport entre la nourriture et l’ennui – ou l’entrain – date de ma plus haute enfance. »

(p. 163-164)

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Une réflexion sur “Journal d’un corps – [Daniel Pennac]

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