Putain – [Nelly Arcan]

Avec Putain, on se trouve devant la difficulté d’exprimer le plus justement possible une expérience de lecture. Car oui, c’est bien une expérience intense que ce roman, au réalisme cru, aux mots qui frappent, à l’absence de ménagement du lecteur. Mais l’intensité de cette lecture n’aide pas à la retranscrire fidèlement. Parler de coup de coeur me semble un peu malvenu voire indécent au vu du sujet. Et pourtant. C’est le cas. Coup de coeur au sens où la lecture vous prend au coeur, vous étreint, vous empêche de respirer, à la mesure de l’étouffement et de la suffocation que la narratrice ressent.

Que Putain soit une autofiction change fortement le point de vue du lecteur. Nelly Arcan met en effet à distance, par l’écriture, son expérience d’escort girl à Montréal, alors qu’elle est étudiante. Ce sont pourtant ses mots à elle, qui résonnent, et qui sont d’autant plus poignants qu’il sont « réels ».

« J’ai alors décidé d’écrire ce que j’avais tu si fort, dire enfin ce qui se cachait derrière l’exigence de séduire qui ne voulait pas me lâcher et qui m’a jetée dans l’excès de la prostitution, exigence d’être ce qui est attendu par l’autre, et si le besoin de plaire l’emporte toujours lorsque j’écris, c’est qu’il faut bien revêtir de mots ce qui se tient là derrière, et que quelques mots suffisent pour être lus par les autres, pour n’être pas les bons mots. »

Comme elle le dit elle-même, son « habitude » de séduire se retrouve jusque dans son écriture. Mais la séduction n’est pas celle que l’on pense. Les mots sont crus, les paroles intenses, les phrases, le tempo, tout donne à lire une jeune femme blessée, qui se dit morte à elle-même, et qui anticipe la mort physique comme on attend un amant. Si l’écriture ne prend aucune pincette pour raconter, dire, montrer, révéler, dévoiler jusqu’à la moindre parcelle de corps et d’âme, une profondeur se dessine pourtant, au détour d’une phrase ou d’une séance de psychanalyse.

« D’où la dimension scandaleusement intime de ce livre. »

Car la psychanalyse sous-tend le récit dans son entier : psychanalyse car les mots sont un moyen – qui semble toujours trop faible – d’exorciser une vie sans espoir ; psychanalyse aussi car la narratrice suit des séances avec un psychanalyste, dont la figure est centrale : il est le seul homme qu’elle se sent capable d’aimer, car avec lui, sa situation de prostituée se trouve inversée. Lors de ces brèves séances, elle est cliente, car c’est elle qui paie, et que l’homme qui l’écoute ne voit pas en elle la femme désirable ni la putain, seulement une femme malade.

Outre la figure du psychanalyste, et celle des hommes qui la paient, ce sont les parents qui envahissent le récit. Celui-ci aurait pu s’intituler La maman et la putain, tant la figure de la mère est omniprésente. Jamais je n’avais trouvé en littérature aussi bien exprimé ce trio dramatique, fondement de notre conscience collective, qu’est le père, la mère et la putain. Ici, c’est encore plus fortement ancré que la putain est en même temps une fille.

La narratrice tente de remonter aux sources de sa prostitution, et ne semble pas en trouver. Entre une mère qui mène une « vie de larve » et un père « qui jouit », entre une mère qu’on ne touche plus depuis trop longtemps et un père qui fréquente des putes de l’âge de sa fille, elle dit s’être toujours sentie différente. Toute l’ambiguïté de sa prostitution se trouve là : elle évoque ces instants où, toute jeune adolescente, elle désirait (de manière inavouée) se faire violer sur le chemin du retour de l’école, et se mettait en scène pour cela ; et dans le même temps, elle met en avant le cercle infernal dans lequel elle est entrée sans l’avoir vraiment voulu (peut-on vraiment vouloir cela ?), et duquel elle ne peut plus s’échapper, routine du défilement des hommes, de l’agenouillement dans la chambre, des gémissements feints, de l’absence de désir.

A la lecture de ce récit, le lecteur se met, presque sans le vouloir, dans la position du psychanalyste : on pourrait pousser l’analyse jusqu’à parler de cette obsession à voir apparaître d’un jour à l’autre son propre père derrière la porte de la chambre…

Au delà de tous ces aspects (la fragilité, l’obsession du corps, la peur de la vieillesse, le rapport aux parents, à l’amour, l’éducation catholique, l’austérité et le refus du bonheur), j’ai été profondément bouleversée par l’écriture, d’une grande justesse et d’une grande finesse, malgré la cruauté des mots, le voyeurisme et le désespoir induits par le sujet du livre. Le style sert le propos de manière très forte. Aussi, si je suis finalement assez rarement étonnée par un livre du point de vue stylistique, j’ose dire que c’est le cas ici. Pour reprendre les propres mots de l’auteur, on est face à « une écriture inépuisable et aliénée », qui jaillit d’une expérience inquiète et aliénante. D’autant plus fort quand on sait que ce premier récit a été écrit à l’âge de 27 ans. Il a été – à juste titre – acclamé par la critique lors de sa sortie.

NB : L’auteur a écrit d’autres romans par la suite, plus fictionnels, et s’est suicidée en 2009, à l’âge de 36 ans.

Carte d’identité

  • Titre : Putain
  • Auteur : Nelly Arcan
  • Genre : récit
  • Date de publication : septembre 2001
  • Édition : Seuil
  • Nombre de pages : 187

Un extrait !

« Mais c’est quelquefois au-delà de mes forces, je veux dire oublier, réduire les clients à un seul homme pour ensuite le réduire à sa queue, parfois ils prennent trop de place, eux et leurs manies, on oublie qu’ils ont un sexe de les voir ainsi malades, on voudrait pleurer avec eux car c’est la seule chose qu’il conviendrait de faire, et dans ces moments-là ce n’est plus à l’argent que je pense, on ne peut pas penser à l’argent dans ces moments-là, on ne peut que penser que jamais plus on ne pourra oublier ça, la misère des hommes à aimer les femmes et le rôle qu’on joue dans cette misère, la caresse du désespoir qu’on nous adresse et la chambre qui se referme sur nous, et moi je dis que même en fermant les yeux très fort pour ne plus faire que ça, fermer les yeux sur tout, même en fuyant très loin pendant toute une vie, rien ne nous fera oublier la dévastation de ce qui a uni la putain à son client, rien ne fera oublier cette folie vue de si près qu’on ne l’a pas reconnue, enfin pas tout de suite, qu’au moment où on s’est retrouvée seule et qu’on n’a pas su ne pas y repenser (…) »

(page 61)

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3 réflexions sur “Putain – [Nelly Arcan]

  1. Je l’avais lu à sa sortie, parce que les médias en avaient beaucoup parlé, et il m’est resté en tête pendant longtemps… C’est vrai que c’est très bien écrit !

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