[Cycle Laurent Mauvignier #2] – Ceux d’à côté

Je poursuis le cycle Mauvignier avec Ceux d’à côté. J’ai fini avec soulagement ce roman que je me suis imposée, par obligation « scolaire ». Autant le dire, ce n’est pas gai (voilà un bel euphémisme). Pour autant, Laurent Mauvignier a un indéniable talent, une plume personnelle et reconnaissable qui donne envie, une fois le livre commencé, de le finir autant que de le refermer sur le champ.  Écriture paradoxale, donc, et beaucoup de désespoir.

Comme je vous le disais avec Ce que j’appelle oubli, l’écriture est là aussi un flux de conscience, quoique plus « liée », et le thème est tout aussi sombre. Par ailleurs, en cherchant lequel de ses romans j’allais lire, je me suis appuyée sur les 4e de couverture, toutes aussi prometteuses en désespoirs, morts, séparations, maladies, exclusion… Celle de Ceux d’à côté m’avait semblé un peu moins…fataliste (on y trouve le mot « vie »), mais je me trompais.

Parce que Claire, sa voisine, lui a raconté ce que c’est de revivre sa propre mort chaque nuit, d’entendre un souffle d’homme derrière soi et de sentir sur son corps son odeur à lui, des semaines après.

Et parce que s’approprier l’histoire des autres c’est au moins commencer à vivre un peu, alors Catherine attend, le jour, la nuit, cet homme-là. L’homme qui marche dans la ville et rôde vers la piscine, dans les rues, parfois jusqu’à chez elle.

« Revivre sa mort » est une magnifique métaphore pour parler du viol.

Le roman s’écrit à trois voix, et la polyphonie finit par dire quelque chose des personnages eux-mêmes, dans une sorte de croisement final des destins. Les personnages sont paumés, seuls, solitaires, et ils comblent leur solitude par le récit de celle des autres. Le roman alterne entre le point de vue de Claire, la jeune femme qui a été victime d’un viol, celui de Catherine, sa voisine de palier, qui culpabilise de ne pas avoir entendu Claire le soir du viol (qui a eu lieu sur le palier en question) et qui, se disant son amie, vit par procuration les sentiments de Claire, et enfin, le point de vue du violeur. C’est peut-être celui-là le pire : le pathos ambiant fait que, inévitablement, le lecteur se surprend à éprouver de la pitié pour cet homme, voire à l’excuser, car « il ne voulait pas, non, il ne le voulait pas ». En bref, il regrette ce qu’il a fait, il ne peut plus se regarder dans le miroir, mais tout de même, il trouve que c’est un peu la faute des autres, car personne ne fait attention à lui, personne ne le regarde, personne ne se soucie de lui et de ses désirs.

Le point commun entre ces trois personnages réside dans leur solitude, leur désespoir, leurs hantises. Et chacun d’eux mène sa vie dans une monotonie à peine rompue par ces angoisses latentes. Catherine tente de vivre, et trouve des subterfuges pour tromper l’ennui : elle s’inscrit à un concours de musique auquel elle ne croit pas, sort avec ses collègues musiciens, et ramène de temps à autre un homme dans son lit ; elle n’est pas dupe de ses propres artifices. Claire cherche à fuir ce qui lui est arrivé en le racontant, puis en déménageant, manière de mettre son compagnon Sylvain devant un choix, lui qui culpabilise de ne pas avoir été là. Enfin, l’homme qui a violé Claire hurle intérieurement sa souffrance, son mal-être de ne pas arriver à vivre comme les autres, de n’être qu’une enveloppe corporelle, et d’être invisible aux yeux des autres. Il flotte, erre, se déplace entre le café, la rue et la piscine.

Tout se dit de manière voilée, rien n’est montré du viol, même le mot est occulté. Seules subsistent les impressions, les sensations, les perceptions individuelles. Toutes finissent par reconstituer, comme un puzzle, une scène dont la violence perdure au-delà d’elle-même.

« Par son retrait, sa manière et son style, [Laurent Mauvignier] est parvenu à donner à son roman une incontestable puissance de vérité. »

(Patrick Kéchichian, Le Monde, 11 octobre 2002)

Carte d’identité

  • Titre : Ceux d’à côté
  • Auteur : Laurent Mauvignier
  • Genre : roman
  • Date de publication : septembre 2002
  • Édition : Les Éditions de Minuit
  • Nombre de pages : 157

Un extrait !

« Alors, arranger sa vie ou la déranger complètement, qu’est ce que ça peut faire, à soi, aux autres, ceux pour qui votre respiration n’est jamais un souffle, une attente, jamais un regard alors oui, on vit les amours des autres et j’ai cette douleur de savoir que je prends à Claire ce qu’elle croit partager. Mon regard sur moi, à ces moments-là où c’est au coeur qu’elle s’imagine parler, Claire, quand elle me dit que je comprends. Parce que quand elle dit, tu es la seule à me laisser parler, moi, je sais, je baisse la tête. Elle pense que je suis timide. Non, je voudrais lui dire, un jour, non, Claire, je ne baisse pas les yeux parce que les mots que tu portes vers moi me disent des choses gentilles, non, mais parce que c’est faux, aussi, de croire que je t’écoute parler. Je tremble avec toi, c’est vrai. Mais pas pour toi. C’est ma voix qui tremble quand tu parles parce qu’à moi il n’arrive pas les choses dont tu parles. Il n’arrive pas celles dont tu souffres. Et te dirais-je, moi, que je guette aussi dans la rue, que je rêve aussi tes cauchemars, pour les attendre, pour les vivre puisque ça n’a aucune importance, pour moi, ce qu’on vit, quand déjà c’est la chance de vivre. »

(page 80-81)

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