[Cycle Laurent Mauvignier #3] – Loin d’eux

Un dernier Mauvignier pour la route. C’est de loin le moins joyeux de ceux que j’ai lus. Le plus intense aussi. Premier roman, Loin d’eux signe déjà la marque de fabrique de Laurent Mauvignier : une écriture qui s’enroule sur elle-même, qui use de répétitions et de martèlements, mais qui toujours crée un effet de profondeur douloureuse et de vérité.

Encore une fois, la 4e de couverture joue sur la périphrase et peut perdre le lecteur non averti :

Lorsque Luc est parti, ses parents, Jean et Marthe, ont pensé que c’était mieux pour eux trois. Gilbert et Geneviève, son oncle et sa tante, eux aussi ils y ont cru. Mais pas Céline, sa cousine.

Elle, c’est la seule qui n’a pas été surprise, la seule à avoir craint que ce qui en Luc les menaçait tous finisse par s’abattre sur eux.

« Partir », en fait, c’est se suicider.

Le roman est construit en trois parties, dans une sorte de gradation vers la troisième, concentrée sur le jour de la mort. Polyphonie, toujours, et l’alternance des voix donne à lire l’expression de la douleur sous toutes ses formes. Six personnages sont présents, une même famille réunie autour du drame du suicide de l’un des leurs. Luc, le fils de Jean et Marthe a mis fin à ses jours, mais sa présence envahit le texte et les non-dits. Chacun a sa manière de vivre ce deuil, entre culpabilité, remords, révolte, entre intériorisation et incompréhension. La voix de Luc vivant laisse à peine transparaître les sources de son mal-être, ses rapports froids avec ses parents, son déménagement à Paris, son travail de nuit dans un bar, sa solitude. De ses parents, on comprend que la mort de leur fils les rapproche, eux qui cherchent à surpasser l’absence de communication, la difficulté de dire les mots qu’il faudrait dire.

Seule Céline, dont la voix se fait entendre particulièrement dans la dernière partie, comprend le geste de son cousin. Elle qui, ayant perdu son jeune mari dans un accident de voiture, a été depuis l’enfance la confidente privilégiée de Luc, elle qui entretenait une correspondance vraie et sincère avec lui (à l’inverse de celle entretenue par Luc avec sa mère, pleine de mensonges et de faux-semblants). Lui qui l’incitait à se remettre du deuil de son mari, à vivre sa vie « loin d’eux » (Gilbert et Geneviève, ses parents), à partir avec l’homme qu’elle a rencontré peu après l’accident, il n’a pas su mettre à distance sa propre douleur de vivre.

On retrouve ici un des thèmes propres à l’écriture de Mauvignier. Le deuil et la difficulté de trouver les mots pour l’exprimer se retrouvent jusque dans la manière que l’auteur a d’exprimer cette douleur, en ne nommant pas les choses directement. La figure du suicidé plane en quelque sorte au dessus du discours de chacun des personnages, sans qu’aucun n’ose parler réellement et sans détour de l’acte. La violence du suicide n’est exprimée qu’in fine, dans la 3e partie, à travers la voix de Céline. Elle représente celle qui ose, celle qui veut vivre, celle qui refuse de se laisser dépasser par le deuil, celle qui n’a pas peur de paraître indifférente, seulement parce qu’elle sait que le malheur enveloppe celui qui l’accepte, plus rapidement qu’on ne le croit.

En définitive, des romans de Laurent Mauvignier que j’ai lus, Loin d’eux est le plus dur, le plus poignant, le plus représentatif (selon moi) de son oeuvre. L’écriture parvient à dire le réel et la violence de celui-ci, à le décomposer, à voir ce qui se cache sous les apparences, sous les sourires, tout cela à travers des mots vrais et qui touchent.

Si, comme moi, vous n’êtes pas totalement insensibles, et que vous décidez de vous lancer dans la lecture d’un roman de Mauvignier, il se pourrait qu’il parvienne à vous extirper une larme ou deux.

Carte d’identité

  • Titre : Loin d’eux
  • Auteur : Laurent Mauvignier
  • Genre : roman
  • Date de publication : mars 1999
  • Édition : Les Éditions de Minuit
  • Nombre de pages : 121

Un extrait !

« Et toujours nous y étions en avance, d’au moins dix minutes, à la gare. Jean sortait la voiture du garage vers trois heures et demie, jamais après, et puis on attendait tous les deux sans rien dire, la tête en direction d’où le train arrivait, et moi mon coeur battait fort, je sais, je ne l’entendais plus vraiment, Jean, quand il disait qu’il allait avancer un peu sur le quai pour voir si Luc n’arriverait pas de là-bas, tout au bout. Avec sa démarche un peu lourde à cause du sac de linge qu’il ramenait, on le voyait qui venait vers nous, souriant toujours, et son pas devenait rapide quand il était sûr de nous avoir reconnus parmi les gens qui attendaient là. Tous les deux avec Jean on allait au-devant de lui sans rien dire. Juste à sa hauteur, Jean tendait le bras pour prendre le sac et le mettre sur son épaule à lui. Luc l’embrassait le premier pour ça, et puis moi il me prenait dans ses bras, Luc, on s’embrassait et moi vite je le regardais, vite je lui disais on rentre, je passais ma main dans ses cheveux, ça va ? Et nous on rentrait fiers, avec Jean. »

(page 41)

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