Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ? – [Georges Perec]

Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour

Karamanlis, Karawo, Karawasch, Karacouvé, Karatruc, Karaschoff, Karabinowicz, Karaphon, Karaplasm, Karamagnole, Karaschmerz, Karagoergevitch, Karawurtz, Karastumpf, Karamel, Karabine… Le personnage dont il est question n’a pas de nom. Et pourtant, il est omniprésent. Chaque occurrence de Karatruc est l’occasion d’un nouveau jeu de mots, d’un nouveau plaisir de la langue, de sonorités improbables. Du grand Georges Perec, en somme.

L’histoire de ce petit récit est assez simple, mais Georges Perec monte une véritable épopée moderne. Une bande d’amis cherche par tous les moyens à faire réformer Karaboom, leur « pote » qui ne veut pas aller se battre en Algérie pendant la guerre, car sa douce l’attend et qu’il préfère la chaleur d’un lit au froid des armes. En soi, le récit pourrait tenir sur quelques pages, mais le lecteur voit sans cesse la chute retardée. On peut effectivement parler de chute, tant cette petite épopée tient de l’histoire drôle. Parler d’épopée aussi, car d’une trame simple et banale, l’écriture brode et en fait une aventure au sens premier du terme, c’est à dire où le lecteur est transporté dans une série de « rebondissements », tout en attendant le dénouement. Bien sûr, il n’y a pas plus parodique que ces hommes qui se pensent comme des héros. Mais on est plein de tendresse pour cette solidarité enjouée, qui finit certes sur un échec, mais qui n’en est pas moins pleine de verve et d’humour.

Perec ne semble, comme d’habitude, se limiter à aucune contrainte de style, de grammaire, ou de conjugaison (notamment avec les passés simples), pour le plus grand plaisir du lecteur. Le texte fonctionne sur le mode de la déclinaison et de la variation autour d’un seul et même motif. Chaque personnage est par exemple présenté à de multiples reprises : leur portrait reste le même dans ses grandes lignes, mais la manière de le peindre change à chaque fois. Si j’osais, je tenterais la comparaison avec les Exercices de style de Raymond Queneau…

Quel rapport avec le « petit vélo à guidon chromé au fond de la cour » ? Presque aucun, si ce n’est qu’il est nous est rappelé de temps à autre que le Pollak Henri, l’un des héros de la bande d’amis, ne se déplace qu’en enfourchant un pétaradant petit vélomoteur (à guidon chromé, donc).

Voici quelques exemples de perles linguistiques qui ont retenu mon attention : « elle avait des hommes à elle dans tous les bourreaux de poste », « Blef, notle implession finale, elle fut plutôt défavolable. », « c’estoient poinct icy masnyères de chrestiens ! J’allions m’fout’ à la Seine illico presto qu’on en finisse, nom d’un petit bonhomme en sucre ! »…

À la toute fin du livre, le lecteur trouvera avec joie un index des figures de style utilisées (« des fleurs et ornements rhétoriques, et, plus précisément, des métaboles et des parataxes que l’auteur croit avoir identifiées dans le texte qu’on vient de lire »). La liste s’arrête à P, suivie de « etc etc etc ». Beaucoup de désinvolture, mais aussi beaucoup de virtuosité.

Laissons finalement parler l’auteur sur son livre :

« De temps à autre, il est bon qu’un poète, que n’effraie pas l’air raréfié des cimes, ose s’élever au-dessus du vulgaire pour, dans un souffle épique, exalter notre aujourd’hui. Car ne nous y trompons pas : ces courageux jeunes gens qui, au plus fort de la guerre, ont tout tenté (en vain, hélas !) pour éviter l’enfer algérien à un jeune militaire qui criait grâce, ce sont les vrais successeurs d’Ajax et d’Achille, d’Hercule et de Télémaque, des Argonautes, des Trois Mousquetaires et même du Capitaine Nemo, de saint-Exupéry, de Teilhard de Chardin…

Quant aux lecteurs que les vertus de l’épopée laissent insensibles, ils trouveront dans ce petit livre suffisamment de digressions et de parenthèses pour y glaner leur plaisir, et en particulier une recette de riz aux olives qui devrait satisfaire les plus difficiles. »

À lire et à relire !

Carte d’identité

  • Titre : Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?
  • Auteur : Georges Perec
  • Genre : récit
  • Date de publication : 1966
  • Édition (poche) : Folio
  • Nombre de pages : 119

Un extrait !

 » Défaillir à ce moment se sentit le brave Karadigme. Et quand son nom, que cinq générations et demie de Karadigme avaient porté sans même s’en rendre compte et lui avaient livré pieds et poings liés, tomba de la bouche en cul de poule du lieutenant Lariflette, qui d’ailleurs l’estropia (le nom seulement, hélas, et pas la personne : subtil distinguo dont je me fais fort de tirer illico presto maints développements divertissants et vertigineux ; mais l’heure est grave et je dois poursuivre : Ah ! Littérature ! Quels tourments, quelles tortures ton sacro-saint amour de la continuité ne nous impose-t-il pas !)… Où en étais-je ? Oui. Quand, donc, son nom, que cinq générations, etc., tomba de la bouche, etc., le brave Karatchi tourna sa bonne bouille à l’oeil humide vers son grave gobain Bollak Henri qui, pince-sans-rire comme toujours et maréchal-des-logis jusques aux bouts des ongles, lui flanqua un motif parce que l’on ne tourne pas la tête quand l’on est au garde-à-vous. »

(page  40-41)

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