La Tombe du tisserand – [Seumas O’Kelly]

La tombe du tisserand

« Grotesque et métaphysique« , ainsi est caractérisé ce roman de Seumas O’Kelly sur la quatrième de couverture. Rien n’est moins vrai : dans l’univers funèbre d’un cimetière, la mort est désacralisée par le traitement prosaïque qui en est fait. L’errance de tombes en tombes devient une sorte de trajectoire héroï-comique. Aucune solennité dans la quête de la tombe du tisserand, mais des disputes burlesques et de l’absurde.

« Dans un village aux confins de la campagne irlandaise, un homme est mort. Il était si âgé qu’une place lui est encore réservée dans l’ancien cimetière, déjà entré dans l’ordre des légendes. Cloon na Morav – le champ des morts – est une enclave hors du temps, où les tombes oubliées s’usent comme des montagnes, où le ciel semble encore plus grand.

La veuve est là, accompagnée de deux fossoyeurs et de leurs pelles. Et, comme on ne sait pas très bien où inhumer le mort, deux anciens – sortis des limbes – mènent l’expédition. Deux vieillards têtus, fantasques, à la mémoire vacillante. Tout heureux de cette aventure qui les arrache à leur solitude, ils vont prendre un plaisir cruel à ne pas s’entendre.

La tombe du tisserand est introuvable. Sa recherche se transforme en duel dérisoire entre les vieillards et en stupeur de la veuve, avec, pour spectateur, ce mort qui a perdu sa tombe. Sur ce scénario, Seumas O’Kelly a bâti un récit grotesque et métaphysique, pas très éloigné de l’univers de Beckett. »

Sans surprise, ce roman irlandais se situe…en Irlande. Sans doute au début du XXe siècle, même si aucune indication temporelle ne nous est donnée. On sait juste que le vieux tisserand Mortimer Hehir vient de décéder à un âge avancé, et que sa veuve, une « 4e épouse », pratique la veillée des morts avant de l’enterrer.

Mais quand il s’agit de trouver l’emplacement de la tombe du défunt, c’est une autre histoire. Les deux fossoyeurs, des jumeaux, et les deux vieillards, gardiens des traditions et du savoir ancestraux, errent dans le cimetière sans pouvoir se mettre d’accord. La veuve les suit. Meehaul Linskey, le cloutier, et Cahir Bowes, le casseur de pierres, tout à leur joie de se sentir redevenir utiles, en oublient les convenances et se disputent du début à la fin, pour prolonger cet état de surexcitation.

Entre tristesse et ridicule, le roman parvient à créer, dans une écriture simple mais poétique, une atmosphère enjouée, renforcée par la figure de la veuve : cette présence féminine, malgré son effacement, prend une importance grandissante à mesure que le roman avance et sa renaissance en tant que « jeune fille » vient en quelque sorte conjurer la mort du vieux tisserand.

Contrairement à ce à quoi je m’attendais, ce roman surprend. Ce que le lecteur attend jamais n’arrive. Par ailleurs, il faut signaler que cette réédition chez Attila permet de sublimer le texte par l’ajout de gravures de Frédéric Coché. Ces gravures, en addendum au début, illustrent moins le roman qu’elles n’en recréent l’atmosphère à la fois funèbre et grotesque. Danses macabres, images inspirant des scènes mythologiques…ces gravures donnent une dimension atemporelle au récit.

Gravure de Frédéric Coché

La vie de Seumas O’Kelly (1881-1918) eut l’élégance de ses textes. Elle fut brève, simple et cependant riche de contrastes. La tombe du tisserand, son chef-d’oeuvre, a été écrit la dernière année de sa vie et publié après sa mort. »

Carte d’identité

  • Titre : La Tombe du tisserand, une histoire de vieux hommes
  • Auteur : Seumas O’Kelly
  • Traducteurs : Christiane Joseph-Trividic et Jean-Claude Loreau
  • Genre : roman
  • Date de publication : 1919
  • Éditions : Attila
  • Nombre de pages : 123

Un extrait !

« Alors s’engagea une querelle sénile, lente et laborieuse entre les deux autorités. Ils allaient de tombe en tombe, opposaient le souvenir au souvenir, l’anecdote à l’anecdote, faisaient assaut de mémoire en une discussion exclusive et ténébreuse dont aucun étranger n’aurait pu percer le puissant mystère : le savoir pourfendit le savoir, jusqu’à ce que le champ tout entier parût jonché des cadavres de leurs arguments. Les deux fossoyeurs marchaient, silencieux et sombres, derrière eux. Leurs gestes et leurs regards trahissaient leur impatience. La veuve suivait le cours de ce long cheminement avec au coeur le sentiment accablant, chaque fois qu’un nouvel emplacement était rejeté, que le farouche orgueil de caste de Cloon na Morav allait frustrer son défun mari, le tisserand, de tout privilège. Le combat cessa, comme toutes les épopées, là où il avait commencé. Rien n’était démontré, rien n’était résolu. Mais les deux vieillards étaient complètement épuisés. »

(page 32)

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