Le retour – [Harold Pinter] // Théâtre de l’Odéon

Le retour, d'Harold Pinter

Harold Pinter, le dramaturge britannique contemporain le plus (re)connu, débarque au Théâtre de l’Odéon. Ou plutôt, a débarqué, car la dernière représentation du Retour a eu lieu dimanche 23 décembre. Pièce en deux actes, Le retour crée une atmosphère étouffante, une sorte de huis-clos oppressant.

LA PIÈCE

Dans la banlieue populaire de Londres, dans les années 1960, un vieux père, Max, vit avec ses deux fils Lenny et Joey, et son frère Sam. La demeure est sale, presque en ruines, et les personnages y semblent incrustés depuis l’éternité. Leur parler franc et leur accent rocailleux achèvent de planter le décor et les rapports réciproques qui lient les personnages. Cette atmosphère pesante est légèrement ébranlée par le retour inattendu de Teddy, le premier fils de Max, docteur ès philosophie, installé en Amérique depuis plusieurs années. Première rupture, avec l’entrée du savoir (incarné par Teddy) au milieu de l’ignorance. Pourtant, jusqu’ici, la pièce est exclusivement masculine. Deuxième rupture : Teddy revient accompagné de sa jeune épouse, Ruth, une femme dont le charme tranche on ne peut plus avec le délabrement du décor. Toute la pièce joue ainsi du rapprochement entre des antagonismes : masculin / féminin ; humanité / animalité ; rivalité / complicité ; intellectuel / peuple… Avec l’arrivée de Ruth, c’est le désir qui fait son entrée en scène. Dans la platitude des vies de Max, Sam, Joey et Lenny, l’apparition d’une femme, créature quasi oubliée, incarne tous les fantasmes, qui resurgissent avec violence. Cette violence du désir vient seulement remplacer la violence des relations entre père et fils. La pièce se clôt sur un absurde contrat passé entre Joey, Lenny, Max d’un côté et Ruth de l’autre. Celle-ci, régulièrement qualifiée de slutbitch (salope, garce),  joue le rôle à la fois de la maman (prenant la place de l'(omniprésente) défunte mère de Joey, Lenny et Teddy) et de la putain (par son comportement et ses mots).

Le propos de la pièce est ambigu : Pinter déclare, de son propre aveu, avoir pensé écrire une « pièce féministe ». On se demande où est le féminisme dans cette pièce qui instrumentalise la femme, en fait l’objet de tous les désirs, un objet quand même. Celle-ci ne brille pas par son esprit, peut-être par sa folie (latente). Pour le spectateur, la femme apparaît comme soumise en acceptant son rôle final de prostituée ; mais pour Pinter, elle est « libre, indépendante (…) et maîtresse de son destin ». Elle fait ce qu’elle veut, mais ne semble pas le faire ni par liberté ni par dessein…

LA MISE EN SCÈNE DE LUC BONDY

La mise en scène de Luc Bondy semble ne pas avoir pris le parti de Pinter concernant le personnage féminin, mais plutôt d’avoir respecté le texte à la lettre. Ruth (jouée – mal – par Emmanuelle Seigner) apparaît plus comme une pimbêche au cerveau vide que comme une femme libre et responsable. Outre le fait qu’on se demande ce qu’elle fait avec Teddy, son extrême antagoniste (en terme de caractère et d’éthique), le jeu de la comédienne met plutôt l’accent sur une sorte de fatalisme accepté. La mise en scène recrée parfaitement l’ambiance oppressante de la pièce, et la légèreté de Ruth ne parvient pas à nous en libérer.

Il faut également remarquer le très bon jeu d’acteur des autres comédiens (mention spéciale pour Micha Lescot, interprétant Lenny), qui permettent à cette pièce de ne pas ennuyer du début à la fin. Les nombreux silences qui entrecoupent les dialogues, s’ils sont consciencieusement respectés par rapport au texte de Pinter, créent plus de gêne que de sens.

N’étaient la performance des comédiens, et une mise en scène somme toute fidèle à l’esprit du texte, cette pièce laisserait de marbre, tant son propos est banal et presque anachronique. La mise en scène échoue, selon moi, à créer un écho avec le contexte du spectateur contemporain (non qu’il soit nécessaire, mais cela aurait pu aider…).

Carte d’identité

  • Titre : Le retour (The homecoming)
  • Auteur : Harold Pinter
  • Date de publication : 1965
  • Traducteur : PhilippeDjian
  • Mise en scène : Luc Bondy
  • Avec : Bruno Ganz (Max), Louis Garrel (Joey), Pascal Greggory (Sam), Jérôme Kircher (Teddy), Micha Lescot (Lenny), Emmanuelle Seigner (Ruth)

Un extrait !

LENNY : (…) En d’autres termes, en dehors du connu et de l’inconnu, qu’est-ce qu’il y a ?

Un temps.

TEDDY : J’ai bien peur de ne pas être qualifié pour te répondre.

LENNY : Mais tu es un philosophe ! Allons, sois franc ! Comment vois-tu toute cette affaire de l’être et du non-être ?

TEDDY : Et toi, comment vois-tu ça ?

LENNY : Eh bien, par exemple, prends une table. Philosophiquement parlant, qu’est-ce que c’est ?

TEDDY : Une table.

LENNY : Hah ! Tu veux dire que ce n’est rien d’autre qu’une table ? Eh bien, pas mal de gens envieraient ta certitude, tu ne penses pas, Joey ? Par exemple, j’ai deux ou trois amis à moi, nous nous retrouvons souvent au bar du Ritz devant quelques liqueurs, et ils sont toujours en train de dire des choses de ce genre, tu vois, des choses comme : prends une table, prends-la. Très bien, je dis, prenez-la, prenez une table, mais une fois que vous l’aurez prise, qu’est-ce que vous allez en faire ? Une fois que vous la tiendrez, où allez-vous l’emporter ?

MAX : Toi, tu irais probablement la vendre.

LENNY : On n’en tirerait pas cher.

JOEY : On pourrait en faire du bois pour le feu.

Lenny le regarde et éclate de rire.

RUTH : Ne soyez pas trop sûr, pourtant. Vous oubliez quelque chose. Regardez-moi. Je… remue ma jambe. Il n’y a rien d’autre. Mais je porte des… sous-vêtements… qui remuent avec moi… cela… capte votre attention. Peut-être que vous interprétez mal… L’action est simple. C’est une jambe… qui remue. Mes lèvres remuent… Pourquoi ne bornez-vous pas vos observations à cela ? Le fait que mes lèvres remuent est peut-être plus chargé de sens que… les mots qui passent entre elles. Vous devez garder cette… possibilité… présente à l’esprit.

Un silence.

Teddy se lève.

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4 réflexions sur “Le retour – [Harold Pinter] // Théâtre de l’Odéon

  1. Dommage que ce soit la fin des représentations, je n’ai jamais eu l’occasion d’aller voir une pièce de Pinter et malgré tes réticences et tes réserves sur la mise en scène, ton billet m’a donné envie de voir cette pièce (je me contenterai pour le moment de la lire).

    • Pour ma part, je l’ai lue dans une vieille traduction de Eric Kahane (chez Gallimard), mais la nouvelle traduction de Philippe Djian fait parler d’elle, peut-être est-elle meilleure ? N’hésite pas à me dire ce que tu en penses si tu choisis celle-ci !

      • J’ignorais que Djian avait traduit la pièce… Ca peut être intéressant mais le risque quand ce sont des auteurs célèbres qui traduisent, c’est qu’ils se permettent généralement des libertés et « surtraduisent » le texte.

      • C’est effectivement un risque… Il m’a pourtant semblé que la traduction de Djian (que je n’ai qu’entendue sur scène !) ne prenait pas trop de liberté par rapport à la pièce. A vérifier dans le texte !

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