Nous sommes cruels – [Camille de Peretti]

Nous sommes cruels, Camille de Peretti

En se présentant explicitement comme une réécriture des Liaisons dangereuses, de Choderlos de Laclos, ce roman fait le pari audacieux de rivaliser avec l’un des chefs d’oeuvre libertin, de l’époque…libertine. Raison principale pour laquelle je l’ai lu. Mais le pari est-il relevé ? Je n’en suis pas sûre.

Julien et Camille sont faits pour s’entendre. Fascinés par la littérature du XVIIIe siècle, élèves brillants, cyniques, ils ont la conviction de s’être trompés d’époque. Et surtout une dévorante envie de s’amuser et d’affirmer leur toute-puissance. Alors quoi de mieux pour combler leurs aspirations que de se prendre pour le vicomte de Valmont et la marquise de Merteuil ? Quelques règles, de nombreuses « proies » à séduire, un maximum de « trophées »… Les voilà « partenaires de crime », maîtres d’un jeu cruel dont ils tirent les ficelles en redoutables manipulateurs. Mais c’est un jeu dangereux, qui risque de se retourner contre eux et de les précipiter dans ce qu’ils redoutent le plus : devenir des adultes…

« Se prendre pour… » : là se trouve justement le problème de ce roman. A vouloir trop reprendre intégralement l’intrigue, le caractère des personnages, le dénouement des Liaisons dangereuses, à vouloir trop copier le style de Laclos, Nous sommes cruels peine à créer du nouveau. Il s’agit là d’un vague pastiche, mais il ne fonctionne pas vraiment, selon moi.

Transposer un classique de la littérature dans le contexte contemporain est un défi qui peut engendrer de nouveaux chefs d’oeuvre, mais c’est rare. Parvenir à trouver un équilibre entre réécriture et invention, entre fidélité et prise de liberté, nécessite de ne pas trop chercher l’imitation.

Certes, les personnages, le contexte d’une jeunesse dorée parisienne consciente de ses privilèges, une certaine oisiveté associée à une grande intelligence, l’enchaînement des lettres et la maîtrise des règles de l’épistolaire donnent une certaine crédibilité à ce roman. Par ailleurs, le lecteur retrouve parfois avec plaisir des scènes (transposées) voire des lettres célèbres (la « confession » de la Marquise, ses réprimandes à Valmont…) des Liaisons dangereuses.

Mais. Finalement, rien ne se passe. Le style, volontiers précieux, ne masque pas le manque de projet propre au roman. L’insertion de mails et de textos, pour faire plus « crédible », contredit le projet des personnages principaux (Julien et Camille) de « se prendre pour » le Vicomte de Valmont et la Marquise de Merteuil. Cette pose dandy chez des jeunes khâgneux est certes de mise, mais transpire un peu trop l’artifice. Sans doute l’auteur a-t-elle voulu se mettre en scène (le personnage de la « Marquise » porte explicitement son nom, de Peretti), mais pourquoi cette auto-flagellation ?

Je ne dirais pas que j’ai été déçue par ce roman, dont je n’attendais pas grand chose, si ce n’est le plaisir de retrouver des « liaisons dangereuses » (qui s’y trouvent), mais en tout cas il est certain que je n’en garderai pas un souvenir impérissable. Sans doute Thornytorinx, l’autofiction de cette même auteur, présente-t-elle un intérêt plus grand, mais je ne la mets pas dans mes priorités de lectures…

Carte d’identité

  • Titre : Nous sommes cruels
  • Auteur : Camille de Peretti
  • Genre : roman épistolaire
  • Date de publication : 2006
  • Édition (poche) : Le livre de poche
  • Nombre de pages : 283

Un extrait !

« LETTRE 184, Jointe aux LETTRES 182 et 183. Camille à Julien. A Paris

Des menaces, Vicomte ? Vous allez me cacher des choses ? Oh ! Mon coeur tremble. Il est vrai que vous avez toujours été d’une sincérité à toute épreuve. Ne parlons pas des lettres que vous avez envoyées à Marie. Celles-là étaient destinées à me faire la plus belle surprise de ma vie, et vous ne pensiez pas à mal, cela est certain. Gageons donc que vous ne m’avez jamais rien caché à moins que ce ne soit pour mon bien. Je place votre bonne foi très haut dans mon estime, n’en doutez point. En revanche, la question se pose de savoir pourquoi vous avez envoyé un e-mail à Diane mardi dernier sans m’en avertir. Et sa réponse, Julien, l’avez-vous perdue ? Les règles de départ stipulaient pourtant que toute correspondance, électronique ou non, nous tiendrait lieu de trophée. Quel Livre écrivez-vous, Vicomte ? Qui sont vos complices ? Vous moquez-vous de moi lorsque vous me demandez de vous désigner Diane comme proie alors que vous avez déjà lancé la machine infernale à coups de « Tu es la plus jolie fille de la classe » ? Apprenez donc de vos erreurs passées. (…) »

(page 165)

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4 réflexions sur “Nous sommes cruels – [Camille de Peretti]

  1. J’avais lu ce roman il y a quelques années et j’avais bien aimé. Cependant, il faut admettre que ce livre reste loin derrière les Liaisons dangereuses… Le style littéraire est très élégant mais l’intrigue manque de consistance.
    Par ailleurs, je n’ai pas apprécié le fait que l’auteur se pose en héroïne de son propre livre (ce procédé me semble très narcissique et puéril, mais ce n’est que mon opinion). Et Diane n’est qu’une jolie fille au caractère fade, qui pâlit en comparaison de la sublime Présidente de Tourvel. Julien fait un Valmont plutôt convaincant en revanche.
    La fin m’a beaucoup frustrée, j’aurais voulu connaître la réaction de Camille suite aux derniers évènements.
    Dans l’ensemble, c’est une lecture intéressante mais pas inoubliable.

    • Effectivement, cette lecture n’est pas sans intérêt, même si en définitive, les personnages sont plutôt fades en comparaison des « sublimes » Présidente de Tourvel et Marquise de Merteuil… Comme toi, je n’ai pas aimé le procédé de mise en scène de soi par l’auteur. Et en effet, la fin est frustrante. Là où je reconnais que l’auteur s’en sort bien, c’est dans la maîtrise des codes du roman épistolaire, qui intrigue sans perdre le lecteur.

      • Après une rapide recherche sur Internet, je constate que Camille de Peretti donne aussi son nom aux héroïnes de ses autres livres. Peut-être s’agit-il d’autobiographies romancées ?
        En tout cas elle possède une très belle plume, c’est dommage que l’intrigue ne soit pas à la hauteur du style littéraire.

      • Oui, son style n’est pas désagréable, en effet.
        Pour ce qui est de l’autofiction, je ne savais pas non plus qu’elle se mettait en scène dans ses romans, si ce n’est que Thornytorinx est un roman autobiographique présenté comme tel.

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