J’écoute avec mon corps – [David Grossman]

J'écoute avec mon corps, David Grossman

Avec ces deux nouvelles, David Grossman touche à ce qu’il y a de plus intime dans les corps. Lui dont le combat politique en tant qu’écrivain israélien « le plus doué de sa génération » (Seuil) en fait une figure « publique » de premier plan, lui qui lance régulièrement des appels à la paix et signe des pétitions pour faire cesser les conflits entre Israël et Palestine, l’écriture semble un lieu où il se réfugie et capte le langage du corps.

J’ÉCOUTE AVEC MON CORPS

Dans cette première nouvelle, une jeune femme rend visite à sa mère en fin de vie, pour lui lire une histoire qu’elle a écrit. Il s’agit de l’histoire de sa mère jeune, ou plutôt d’un épisode de sa vie. Autour de cet épisode et des non-dits qu’il a générés, les deux femmes se retrouvent et se réconcilient, malgré leurs incompréhensions réciproques et leurs caractères opposés.

La mère, Nilli, professeur de yoga non-conformiste mais douée, est un jour abordée par un homme qui lui demande d’éduquer son fils de 15 ans et demi et d' »en faire un homme ». Révoltée par cette requête, Nilli accepte sans même savoir pourquoi. C’est toute l’histoire de cette « éducation » que la jeune narratrice, Rotem, retrace, elle qui ne l’a vécue que de l’extérieur. L’éducation en question est une éducation au corps et une invitation, pour le jeune homme, à reprendre possession de celui-ci, à le maîtriser. De séances de yoga en confidences tacites, une relation intense se noue entre Nilli et le jeune homme, décrit dans toute sa beauté, comme un « prince égyptien », à la « nuque sculpturale », une sorte de chrysalide de dieu. La découverte de l’homosexualité du garçon vient faire écho à celle de Rotem, que la mère n’a jamais acceptée, ce que sa fille ne lui a pas pardonné.

Cette première nouvelle oscille entre le récit de la fille et les interruptions de la mère, et on assiste, dans une sorte de torpeur onirique, au développement du jeune homme en même temps que la réconciliation de la mère et de la fille. Les rapports mère-fille sont ici perçus dans ce qu’ils peuvent avoir de plus conflictuel. Mais au-delà, le corps est omniprésent, sublimé, magnifié ou ravagé, et travaillé : David Grossman en fait le messager du coeur, un instrument susceptible de révéler ce que l’individu se cache à lui-même.

DÉLIRE

Cette deuxième nouvelle est extrêmement déroutante. La frontière entre fiction et réalité est encore plus ténue par rapport à la première, donc plus dérangeante.

Shaoul, un homme, persuadé que sa femme a un amant, se met en route pour aller la surprendre. Dans la voiture, conduite par sa belle-soeur, il confesse à celle-ci ses tourments et décrit la vie du couple adultère avec une précision effrayante. Entre délires, aveux, et récit du présent, l’écriture vise à perdre le lecteur. Qui trompe qui ? Qui aime qui ? Quelles relations existent entre le mari, la belle soeur, la femme, l’amant supposé ? Aucune réponse ou presque n’est donnée, ce qui fait l’intérêt de cette nouvelle. Loin du burlesque ou de la tragédie que suscitent souvent les histoires d’adultère, David Grossman crée plutôt ici une sorte d’imaginaire perturbant, où la tromperie est acceptée, non comme une défaite du couple, mais comme une pseudo preuve d’amour… Le corps de la femme devient une proie, et dans ses délires, l’homme la voit convoitée par une foule d’homme, tandis que lui leur offre son corps à elle. Oppressant.

Dans cette voiture qui roule de nuit sans savoir où elle va, un huis-clos étouffant et troublant se met en place, dont on veut à tout prix s’échapper mais qui envoûte de la même manière que l’homme semble envoûté.

Ces deux nouvelles ne laissent pas de marbre, loin de là. L’écriture est absolument parfaite, elle comporte suffisamment de retenue pour ne pas écraser et suffisamment d’intensité pour ne pas ennuyer. Le tout dans une langue poétique et fascinante.

Carte d’identité

  • Titre : J’écoute avec mon corps
  • Auteur : David Grossman
  • Genre : nouvelles
  • Date de publication : 2002
  • Édition  : Seuil
  • Nombre de pages : 284

Un extrait !

« Assise en face de lui pendant les exercices de respiration, elle lui plante trois doigts sous le nombril, dans le brasier de son corps, comme si elle cherchait quelque chose. Après une brève hésitation, elle lui enfonce carrément son pouce dans le nombril. Expire quand j’appuie, repousse-moi. Mais il pâlit, comme s’il refluait de l’intérieur. Je crois que je vais m’évanouir. Allonge-toi, tu as simplement le vertige, dit-elle pour le calmer en lui soutenant le dos. Elle s’étonne encore une fois de la facilité avec laquelle il se décompose et se met à pleurnicher, à croire que la structure complexe et délicate qu’il dissimule au fond de lui s’écroule brusquement au moindre péril, à la plus petite frayeur. Il se met à geindre pendant qu’elle lui masse machinalement les épaules. Ne te contracte pas, détends-toi, détends-toi. Ça va passer. Mais il y a autre chose : comme si son secret se trouvait là, à fleur de peau, et que le plus léger contact risquait de déchirer sa carapace. Et, pour la énième fois, elle se demande pourquoi il s’est tailladé la main comme ça, à cause de quoi, qu’est-ce qui l’a entraîné si loin ? »

(J’écoute avec mon corps, page 92-9)

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