Entretiens avec Michel Archimbaud – [Francis Bacon]

Francis Bacon, Entretiens avec Michel Archimbaud

Les trois noms de Michel Archimbaud, Francis Bacon, et Milan Kundera (pour la préface) réunis dans un seul ouvrage, cela méritait d’être remarqué. Il ne m’en a pas fallu plus pour me ruer sur ce petit livre rassemblant trois entretiens entre le peintre irlandais et l’éditeur français. On en apprend tout autant sur le peintre que sur ses influences et sur l’art de la peinture (même si celui-ci soutient qu' »on ne peut pas parler de peinture. »). Instructif et émouvant.

Michel Archimbaud, principalement éditeur, metteur en scène et historien d’art, a mené ces entretiens avec Francis Bacon entre octobre 1991 et mars 1992, dans l’atelier du peintre, à Londres. C’est à une « confession esthétique » que ce dernier se livre. Évoquant sa propre pratique, il parle également de choses concrètes concernant le marché de l’art, et d’autres peintres et artistes. Ceux-ci illustrent plus que jamais l’art de Bacon, par contraste ou reflet. Où l’on apprend par exemple la raison pour laquelle Bacon refuse la comparaison souvent dressée entre lui et Beckett.

Voici Bacon résumé – magnifiquement – par Michel Archimbaud : « (…) le peintre de la cruauté, de la « brutalité des faits », des chairs à vif sous des lumières blafardes, des visages déformés, des corps troués qui se liquéfient et se vident de leur substance, de la douleur de vivre offerte au regard du spectateur. » Mais un peintre qui, dans la proximité de l’atelier, est « d’un abord incroyablement simple et chaleureux, d’une vraie générosité de coeur et d’esprit. »

Au terme de ces trois entretiens, la figure du peintre ressort, plus humaine que jamais. Bacon apparaît comme un être d’une grande modestie, mélancolique, un « optimiste désespéré » (selon ses propres mots !), ayant une perception accrue de la violence de la vie, mais également de sa beauté, et parvenant à concilier ces deux dimensions dans sa peinture. Un être qui n’hésite pas à plonger dans les abysses et à en rapporter des « monstres effrayants ». Jamais de dogmatisme ni d’affirmations péremptoires chez ce peintre, mais beaucoup d’hypothèses, d’incertitudes, de « peut-être ». Ce qui le rend encore plus proche de nous.

Sont également mises au jour ses influences cinématographiques, picturales, littéraires : Bunuel, Resnais, Godard, Picasso (« le génie du siècle »), Vélasquez, Cimabue, Rembrandt, Van Gogh, Shakespeare, les tragiques grecs, Racine, Baudelaire, Rimbaud, Proust…

Un cahier central comporte quelques uns de ses tableaux, ainsi que des portraits photographiques de lui. Une manière d’illustrer visuellement le portrait intellectuel du peintre.

Trois études de figures au pied d'une crucifixion

Kundera clôt sa préface ainsi – et il a (comme toujours !) raison :

« Je voulais seulement dire que ce petit livre est une merveille qui fera un immense plaisir aux amateurs d’art moderne (s’il y en a encore à cette époque de « Restauration de velours » généralisée). »

Carte d’identité

  • Titre : Entretiens avec Michel Archimbaud
  • Auteur : Francis Bacon
  • Genre : essai
  • Date de publication : 1992
  • Édition  (poche) : Folio essais
  • Nombre de pages : 146

Un extrait !

« J’ai toujours trouvé que Shakespeare avait exprimé bien mieux et d’une façon plus juste et plus puissante ce que Beckett et Joyce avaient cherché à dire. Pour parvenir à montrer le maximum de choses avec le minimum de moyens, il faut être très fort. Avoir un instinct très sûr, être très inventif, même Shakespeare n’y est pas toujours parvenu. Il y a des longueurs terribles chez lui. Beckett a cherché, je crois, à dire beaucoup en éliminant au maximum pour se dégager de tout superflu. La démarche est intéressante. En peinture, on laisse toujours trop d’habitude, on n’élimine jamais assez, mais chez Beckett j’ai souvent eu l’impression qu’à force d’avoir voulu éliminer, il n’est plus rien resté, que ce rien en définitive sonnait creux, et que tout cela devenait complètement vide. Il a voulu rendre simple quelque chose de très compliqué, l’idée était peut-être bonne, mais je me demande si le cérébral chez lui n’a pas trop pris le pas sur le reste. (…) Je me demande si les idées de Beckett sur son art n’ont pas fini par tuer sa création. Il y a quelque chose à la fois de trop systématique et de trop intelligent chez lui, c’est peut-être cela qui m’a toujours gêné. »

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