Le(s) corps en littérature

La danse, Matisse

Avec plus de 30 billets publiés sur ce blog, l’heure est au bilan-lectures. Je constate avec étonnement que le corps est une thématique très présente dans les livres que je lis. J’ai donc choisi, à partir de 4 exemples, de dresser un petit inventaire de la manière dont on peut représenter ce corps, notre enveloppe charnelle, dans la littérature.

« Nous habitons notre corps bien avant de le penser. » (Albert Camus)

Le corps comme objet d’analyse scientifique

Comment parler d’une réalité (qui est plus qu’une réalité : une évidence) si complexe et pourtant si universelle ? Daniel Pennac, avec son Journal d’un corps, choisit d’en « neutraliser » les affects en le transformant en un objet comme un autre, support d’une observation rigoureuse. Rien ne compte si ce ne sont les manifestations quotidiennes de cette masse de chair qui nous encombre, nous tiraille, nous fait du bien, ou, plus souvent, du mal. Le corps n’a ici aucune prise avec l’esprit, et on assiste à une sorte de dualisme corps/âme. On peut toutefois lire, en creux, des signaux non négligeables que le corps nous envoie, et le narrateur lui-même n’est pas dupe de ces symptômes, quand il avoue qu' »en pleurant, on se vide infiniment plus qu’en pissant (…), on dépose le fardeau de l’esprit sur le quai de l’arrivée« . Aucun doute, donc, l’esprit est un fardeau que le corps sert à faire oublier, par ses multiples petits et grands maux.

Le corps comme objet de dégoût

Bien souvent, la littérature met l’accent sur la difficulté de cohabiter avec son propre corps, quand celui-ci, et ce n’est pas si rare, (nous) inspire de la répugnance. Pour Rémy Disdero, dans ses Considérations de l’instant, le corps apparaît comme un obstacle à une vie épanouie. Quand chaque minute est occupée à cacher les manifestations gênantes de ce corps, on ne vit plus, on survit, dans un état d’alerte permanent. Le narrateur de ces « Annales anales » met ainsi paradoxalement en avant ce qu’il cherche à occulter, ces moments parasitaires qui empoisonnent sa vie et sont pourtant tout ce qu’il y a de plus naturel dans le corps : déféquer, se laver, tirer la chasse d’eau… On est ici confronté à une part d’artifice et de civilisation démesurée, qui empêche l’homme de s’accommoder de la nature de son corps, une « nature naturelle ».

Le corps comme marchandise

S’il est un sujet tabou à propos du corps, c’est bien celui de la prostitution. On n’en parle pas, ou comme un fléau, mais souvent de l’extérieur (comme dans certaines nouvelles de Maupassant, L’odyssée d’une fille, La maison Tellier…). Nelly Arcan a pourtant osé écrire sur ce sujet qui la touche plus que quiconque, puisque, étudiante, elle a été conduite à se prostituer dans une maison de luxe. Avec Putain, son autofiction, elle raconte cette expérience, dans un langage cru et avec des mots qui frappent. On n’en ressort pas indemne. Car ce récit touche à ce qu’il y a de plus beau et digne dans le corps humain, son intégrité. En faisant de son corps uniquement un objet de désir, la narratrice montre comment elle perd petit à petit l’estime des autres, et pire, l’estime d’elle-même. A côtoyer une foule d’hommes qui la dégoûtent, c’est de l’humanité tout entière qu’elle est dégoûtée. Si la psychanalyse prend certes une part importante dans le rapport qu’elle entretient avec son corps, il n’en s’agit pas moins d’une lecture bouleversante.

Le corps comme messager de l’esprit

La conception la plus traditionnelle du corps dans la littérature, inspirée de la philosophie, notamment platonicienne, est celle d’un antagonisme corps-esprit. Mais souvent, ce dualisme sert à montrer l’importance que le corps joue dans la difficulté qu’a l’âme de s’approcher de la vérité (le corps est perçu comme un obstacle). Avec les deux nouvelles de David Grossman, J’écoute avec mon corps, ce dernier sert au contraire de messager. Si le jeune homme de la première nouvelle a du mal à s’approprier son corps, c’est que quelque chose le tracasse, qui a un lien avec qui il est réellement. Dans la deuxième nouvelle, le corps trompé se prend à fantasmer le corps qui trahit. La question de l’adultère est traitée du point de vue du corps, mais celui-ci exprime une sensibilité au-delà des mots.

Voici donc de nombreuses manières de parler du corps, et de le faire parler !

Pour finir, et pour rappeler l’importance du corps dans la littérature, on peut penser à tous les titres comportant une partie du corps.

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3 réflexions sur “Le(s) corps en littérature

  1. Merci pour ce message, trèsintéressant.
    Une idée, si tu veux lire davantage à ce propos, je lis beaucoup à propos des sentiments et en ce moment je lis « la preuve par le miel », l’auteure dit qu’elle ne vit que par son corps et, par rapport à l’amour, elle dit ne jamais pouvoir dire qu’elle m’aime autrement que par les sensations physiques.
    A bientot !

  2. Pingback: Clèves – [Marie Darrieussecq] | [ Les Écrits Vains ]

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