Les champs d’honneur – [Jean Rouaud]

Les champs d'honneur

Roman des origines, portrait d’une famille, récit autobiographique, chronique de la Première guerre mondiale et du XXe siècle, peinture de la Loire-Atlantique, Les champs d’honneur se veulent tout cela à la fois. Au point que le lecteur n’est pas toujours certain de saisir la véritable portée du roman, pourtant lauréat du Prix Goncourt en 1990.

Dès les premières lignes, le charme opère, et avec l’histoire de cette famille, pourtant sans originalité ni secret particulier, s’installe une atmosphère mélancolique et désuète, mais pleine de tendresse. On comprend rapidement que le monde qui nous est décrit renvoie à un temps révolu, qui s’étend de la Première guerre mondiale aux années 1960, années pendant lesquelles le narrateur (Jean Rouaud) a grandi. Toutefois, les repères temporels sont volontairement brouillés, afin, sans doute, de teinter la biographie familiale d’une dimension d’éternité. Ainsi, tous les membres de la famille dont il est question se rencontrent grâce au roman. L’écriture, en les figeant sur le papier, les rassemble. Il est en effet question principalement de trois morts : la grand tante Marie, le père du narrateur (Joseph), le grand-père maternel (Alphonse), tous trois décédés à quelques jours d’intervalle. Ces morts en « réveillent » d’autres, dans la conscience familiale : les grands oncles du narrateur, Joseph et Emile, morts au front en 1916. La Première guerre mondiale n’est évoquée que dans les derniers chapitres, mais de manière très suggestive. La violence n’a pas sa part dans cette biographie familiale. L’accent porte sur la simplicité des liens entre parents, la vie et la mort dans ce qu’elle a de naturel.

Comme l’avait noté le magasine « Lire » à l’époque, l’écriture de Jean Rouaud frappe par « son ampleur et sa très grande justesse. » Par de légères touches d’humour, elle va à l’essentiel, non sans une certaine poésie.

Mais je dois avouer m’être un peu ennuyée. Je félicite les membres du jury Goncourt d’avoir récompensé en 1990 (pour une fois) une littérature faite de bons sentiments. Mais pourtant, quels échos un tel roman peut-il trouver chez les lecteurs contemporains, mis à part ce charme désuet que j’évoque plus haut ? Car finalement, outre l’histoire d’une famille et le portrait d’une région, on en reste au microcosme de l’intime : peut-être la réussite de ce roman est-elle justement de nous faire voir le XXe siècle de ce point de vue local et personnel, et non global ?

Carte d’identité

  • Titre : Les champs d’honneur
  • Auteur : Jean Rouaud
  • Genre : roman
  • Date de publication : 1990
  • Édition  : Les éditions de Minuit
  • Nombre de pages : 186

Un extrait !

« Après la mort de papa, c’est un sentiment d’abandon qui domine. Le cours des choses épousait sa pente paresseuse avec un sans-gêne barbare : jardin envahi par les herbes, allée bordée de mousses vertes, le buis qui n’est plus taillé, les dalles de la cour qui ne sont plus remplacées et où l’eau croupit, le mur de briques percé de trous, les objets en attente d’un rangement, les rafistolages dans un éternel provisoire. Plus rien ne s’opposait au lent dépérissement. Dans les jours qui suivirent la mise en terre, Julien, le fossoyeur, rapporta à la maison trois objets de valeur qu’il avait exhumés du caveau familial : les deux alliances des parents de papa et le dentier en or de sa mère. Il déposa son trésor sur la table de la cuisine, timidement, avec l’humilité des réprouvés. C’était un ancien ouvrier agricole, le grade le plus bas dans la hiérarchie des campagnes, un loueur de ses bras qu’on couchait dans l’étable et qu’on salariait d’un couvert. Accéder au poste de fossoyeur municipal fut pour lui plus qu’une promotion inespérée, une sorte d’adoubement. Il avait été recruté sur une métaphore. Accompagnant son patron à sa dernière demeure, il aurait répondu au maire qui le sollicitait : « Les morts, c’est comme la semence, on met en terre, et après, tout dépend du ciel. » »

(page 85 – éditions France Loisirs)

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