Cahier d’un retour au pays natal – [Aimé Césaire]

Wilfredo Lam

Aimé Césaire, le grand Aimé Césaire, poète apollinien et humaniste, initiateur de la Négritude, a produit une œuvre à la fois ancrée dans son temps et hors du temps. Ce Cahier d’un retour au pays natal, son premier poème, écrit en 1939 à Paris alors qu’il sort tout juste de l’École Normale Supérieure, est avant tout un cri de révolte (et non de haine), contre l’asservissement de l’homme noir par l’homme blanc, une colère face à la « putréfaction » de son ‘île colonisée (la Martinique) et une réaction devant l’acceptation servile des peuples réduits en esclavage.

Ce qui surprend à la lecture de ce poème, long d’une quarantaine de pages, c’est son extrême intensité autant que son opacité. On hésite sur le qualificatif de « poème », tant ce texte semble difficile à classer (le terme de « cahier » est peut-être alors celui qui convient le mieux). Mais là n’est pas le coeur du sujet. Peu importe finalement la forme, c’est la langue qui prend le dessus. Et cette langue ne laisse pas indifférent. En tant qu’étudiant expatrié, Aimé Césaire se trouve pris dans un malaise existentiel qui transparaît dans son choix des mots et son utilisation inattendue de la syntaxe. Les termes employés renvoient à un lexique rare, ancien, voire parfois tombé en désuétude. Il semble que c’est dans cette recherche du mot rare que Césaire fait tenir toute la force de son propos : par les mots, il parvient à retourner la langue du barbare (l’Européen) contre celui-ci. Par là, les mots prennent une autre dimension. Au delà du propos de fond, c’est la violence poétique que l’on retient.

Le caractère brut de la parole (phrases nominales, mots isolés…) souligne par ailleurs ce qui anime le poète, une véritable volonté d’agir sur un état des choses scandaleux mais banalisé. La parole se fait cri : « ASSEZ DE CE SCANDALE ! » et révolte : « Des mots ? quand nous manions des quartiers de monde, quand nous épousons des continents en délire, quand nous forçons de fumantes portes, des mots, ah oui, des mots ! mais des mots de sang frais, des mots qui sont des raz-de-marée et des érésipèles et des paludismes et des laves et des feux de brousse, et des flambées de chair, et des flambées de villes… » Le lecteur n’est à aucun moment guidé ou ménagé : l’alternance des pronoms (je, nous, tu) renforce le malaise qui se crée peu à peu. Aussi, on se raccroche au champ du connu, aux références à la culture européenne partagées par le poète martiniquais normalien et le lecteur : références à Lautréamont dans l’emploi d’un bestiaire fantastique, à Péguy dans le style litanique, à Baudelaire dans certaines expressions pastichées (« Il était COMIQUE ET LAID »), et à bien d’autres. Comme une manière de mettre la culture au dessus de toute forme de barbarie.

Césaire nous tend ce poème comme un miroir pour nous regarder, nous européens, à la lumière de ce qu’il dénonce. Bien sûr, le contexte a changé, mais Césaire nous montre qu’on a toujours le choix quant à notre passé : on peut soit éviter ce passé, le taire, et faire comme si rien n’avait eu lieu ; ou au contraire l’accepter et l’assumer afin de regarder vers l’avenir de l’humanité avec sérénité. Naïf ou prophétique ?

Quoi qu’il en soit, je conseille ce recueil pour entrer dans l’œuvre de Césaire, tellement riche. Il suffit de se laisser porter par le flux incantatoire et litanique de cette parole intemporelle.

Carte d’identité

  • Titre : Cahier d’un retour au pays natal
  • Auteur : Aimé Césaire
  • Genre : poème
  • Date de publication : 1939
  • Édition  : Présence Africaine
  • Nombre de pages : 75

Un extrait !

« ô lumière amicale / ô fraîche source de la lumière

ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole / ceux qui n’ont jamais su dompter la vapeur ni l’électricité / ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel

mais ceux sans qui la terre ne serait pas la terre / gibbosité d’autant plus bienfaisante que la terre déserte / davantage la terre / silo où se préserve et mûrit ce que la terre a de plus terre /

ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur

ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’oeil mort de la terre

ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale

elle plonge dans la chair rouge du sol / elle plonge dans la chair ardente du ciel / elle troue l’accablement opaque de sa droite patience. »

(page 46-47)

Advertisements

5 réflexions sur “Cahier d’un retour au pays natal – [Aimé Césaire]

  1. Pingback: [La vie des lettres] – Juin 2013 | [ Les Écrits Vains ]

Envie de réagir à cet article ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s