Les grandes blondes – [Jean Echenoz]

Les grandes blondes

Mais de quoi parle ce roman ? De grandes bières ? De grandes cigarettes ? De grands coulis de volailles ? Non, tout simplement de grandes blondes. Mais attention, le concept de « grande blonde » recoupe de multiples réalités, et, sous la direction de Salvador, le producteur de télévision, le roman s’attache à définir avec précision cette catégorie de femmes. Un roman déstabilisant, ironisant et fascinant. Hilarant même, s’il n’était teinté, parfois, d’un peu de mélancolie.

Dès le départ, le lecteur ne sait sur quel pied danser. On l’interpelle, on lui donne un rôle, une couverture.

« Vous êtes Paul Salvador et vous cherchez quelqu’un. L’hiver touche à sa fin. Mais vous n’aimez pas chercher seul, vous n’avez pas beaucoup de temps, donc vous prenez contact avec Jouve. »

Et plus loin :

« Mais vous n’êtes pas Paul Salvador (…) »

Ce n’est que la première page, et de chapitre en chapitre (il y en a 28), le narrateur facétieux joue avec le lecteur, plus ou moins perdu. Mais une fois que l’on accepte ce jeu et que l’on se plie à ses règles, on se trouve embarqué dans une aventure rocambolesque, dans un voyage grand-guignolesque et divertissant.

Gloire Abgrall, une ancienne chanteuse qui a connu un succès relatif, s’est trouvée prise dans une affaire judiciaire (meurtre ?), avant de disparaître littéralement de la planète. Personne ne sait où elle se trouve, ni ce qu’elle fait. Salvador, producteur d’émissions télévisuelles, souhaite lancer une nouvelle série sur les grandes blondes du show-biz. Pour cela, il veut à tout prix faire appel à Gloire. Aussi, il lance Jouve à sa recherche, un investigateur qui s’entoure d’associés un peu gauches, peu doués, et espions comme vous et moi, dont l’un se fait jeter du haut d’une falaise par la dite Gloire. Le fait est que Gloire se rend injoignable, a l’esprit malin, et qu’elle court après l’anonymat comme d’autres après la popularité. Elle n’hésite pas, elle grande blonde splendide, à s’enlaidir avec des couches de maquillage, des survêtements, et des colorations, et à vivre dans un village inconnu de 500 habitants. Forcée de fuir, son voyage la mène de la Bretagne à l’Inde, en passant par l’Australie et la Normandie.

Tous les personnages ou presque sont alcooliques, instables, badauds, blasés par la vie. Salvador reste le plus attendrissant, lui et sa tentative de définition précise du concept de « grande blonde« , tentative qui vire à la thèse, puis à la quête vitale. Et pourtant, on suit avec plaisir leur traque, qui en devient absurde, et leurs pérégrinations. Un peu d’amour et de séduction malhabile viennent se glisser là-dedans, non sans humour.

De traits d’esprits en jeux linguistiques (narration auto-référencée, pronoms sans cesse intervertis, points de vue qui alternent…), le narrateur sait retenir notre attention et nous embarquer, lui et ses pronoms indisciplinés, dans un univers littéraire dépourvu de premier degré. On frise parfois le fantastique, avec la présence d’un petit être mi-maléfique, mi-bienfaisant (Béliar – référence subtile au Diable), une sorte de daemon qui apparaît de temps à autre sur les épaules de Gloire, et qui peut laisser perplexe, même si sa présence apporte la touche finale d’absurdité nécessaire à ce roman déjà bien extravagant.

Une lecture que je conseille donc aux amoureux de la langue et d’aventures farfelues !

Carte d’identité

  • Titre : Les grandes blondes
  • Auteur : Jean Echenoz
  • Genre : roman
  • Date de publication : 1995
  • Édition  : Les éditions de Minuit
  • Nombre de pages : 251

Un extrait !

« Certaines grandes blondes incandescentes s’élancent bras ouverts au-devant du monde. Elles parlent vivement, rient légèrement, pensent vite et boivent sec. Elles regardent fièrement le monde, elles lui adressent des sourires terribles et généreux. Parfois le monde se trouble à leur vue, parfois il est intimidé par cette façon sûre, certaine et décolletée de s’élancer vers lui, vers vous, bras grands ouverts en direction des vôtres. Gaieté, redoutable gaieté de ces grandes blondes solaires.

– Tu pourrais noter Kim Novak en marge, par exemple. Qu’est-ce qu’on a comme photos de Kim Novak ?

On possédait plusieurs photogrammes de la scène du clocher dans Vertigo, parmi lesquels un plan vertical de la cage d’escalier (combinaison de travelling arrière et de zoom avant), mais Salvador est lui-même très sensible au vertige, à ce point sensible que le moindre cliché d’à-pic en plongée lui donne la nausée. Non, dit-il, trouve autre chose. On va s’arrêter là pour aujourd’hui. Bon, dit Donatienne, et les froides ? Pardon, fit Salvador. Les grandes blondes froides, précisa-t-elle, tu n’as traité que les chaudes pour le moment. Nous verrons plus tard, dit Salvador. Pas tout en même temps. »

(page 96-97)

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12 réflexions sur “Les grandes blondes – [Jean Echenoz]

  1. Ce roman m’intrigue beaucoup. L’histoire et le style paraissent très « spéciaux », mais au moins ça change des livres dont on devine le dénouement rien qu’en lisant la quatrième de couverture. J’ai hâte de me plonger dans cette lecture pour comprendre enfin le concept de « grandes blondes » !

    • Je viens de lire ta critique, je suis d’accord avec toi pour parler d’humour grinçant et poétique. Si tu as lu d’autres romans d’Echenoz qui t’ont plus, n’hésite pas à m’en faire part (car comme je l’ai dit plus haut, je n’avais pas été convaincue par « Lac »). A très vite !

      • J’ai également lu « Un An », je crois que la chronique de ce livre se ballade sur mon blog.
        J’ai bien aimé ce que j’ai lu d’Echenoz pour l’instant, mais ça ne rentre pas au panthéon de mes livres ou auteurs préférés… C’est « bien mais peut mieux faire » je trouve ! (Oui, je sais, ça manque un peu de modestie tout ça ^^)

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