Les Couleurs de l’hirondelle – [Marius D. Popescu]

Les couleurs de l'hirondelle

En dehors de Emil Cioran, voire Mircea Eliade, bien peu, moi la première, sont capables de citer des grands auteurs roumains, et encore moins contemporains. La littérature roumaine, comme beaucoup de ses voisines de l’est, est trop méconnue, et mérite de l’être plus. La 33e édition du Salon du livre, qui a eu lieu du 22 au 25 mars et qui a mis les lettres roumaines à l’honneur, l’a prouvé. De nombreux auteurs de ce pays sont venus parler de leurs oeuvres, et ont montré la richesse de cette littérature, non sans enjeux politiques. Pour découvrir un peu mieux ces « lettres roumaines », j’ai choisi de lire Les Couleurs de l’hirondelle, deuxième roman de Marius Daniel Popescu. Une révélation.

On n’habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie c’est cela et rien d’autre.

Emil Cioran, dans Aveux et anathèmes, semble par là donner une des clés de lecture de la littérature roumaine (bien que lui-même ait vécu la majeure partie de sa vie en dehors de la Roumanie). Ce qui frappe à la première lecture des Couleurs de l’hirondelle, c’est cette langue particulière, presque un esprit, un génie du pays. Difficile à définir, mais on sait d’emblée que cela n’aurait pu être écrit par un Français, par exemple. En revanche, le choix de l’écriture en Français n’est évidemment pas anodin, et témoigne de cette difficulté de l’auteur à se définir par rapport à son pays d’origine, et de son expérience du déracinement.

Voici la 4e de couverture :

Tu vas voir ta mère morte et tu la regardes dans ta mémoire comme elle était debout dans l’allée où tu l’as vue en vie pour la dernière fois, elle s’appuie sur une canne en bois et elle est en larmes, tu repars à l’étranger où tu travailles»… Les Couleurs de l’hirondelle est un récit en noir et blanc, avec une tache rouge sous la gorge ; un livre vrai comme un tirage argentique des années soixante, celles de l’enfance du narrateur, revenu au pays de la dictature du parti unique (naguère) pour enterrer sa mère. Ou plutôt, pour prendre, physiquement, livraison de son corps nu, dans une morgue qui témoigne, en elle-même, de la corruption toujours à l’oeuvre et plus forte que tout, malgré les régimes et les temps qui passent. Il y aura d’autres allers et retours : entre Bucarest et Lausanne jamais nommées – pas davantage que l’hirondelle -, entre le père et sa fille de onze ans, née à l’étranger, qui seule lui transmettra la clé d’une possible réconciliation avec la petite ville natale. Au coeur du livre, le jeune homme «sorti du rang» prend son tour de garde sur le toit plat de la Maison des Étudiants, d’où il vit la chute du dictateur comme une délivrance et comme une mascarade. Un avenir radieux le démentira-t-il jamais ?

Après La Symphonie du Loup, Marius Daniel Popescu nous donne une cantate ; après un grand roman de formation, une déformation limpide du roman en autobiographie indirecte. Ici encore, une voix nue, elle aussi, affronte, dispute, bouscule et renverse l’Histoire.

Jamais je n’avais lu de roman autant marqué par le passé communiste du pays. Une mélancolie s’en dégage, une tristesse, une solitude sans nom. Le narrateur principal nous raconte ici l’histoire d’un déracinement à la fois géographique et temporel. On sent là tout le paradoxe du présent des pays de l’est : une nostalgie très ambiguë du passé et du pays natal, un attachement qui persiste aux valeurs du communisme, et en même temps un rejet de la déshumanisation de l’individu du temps du parti unique.

Dans ce roman, l’auteur parle de sa propre expérience, en y ajoutant des touches imperceptibles de fiction. Habitant à Lausanne, il met en confrontation sa vie en Suisse et son passé en Roumanie. Il nous parle de sa mère qui vient de mourir, de son métier de colleur d’affiches, de sa fille et de son enfance dans un pays gouverné par le « Parti Unique » (qui revient comme une obsession). Le roman est construit en paragraphes qui détaillent des anecdotes du quotidien, des scènes sans importances, mais qui pourtant semblent enchanter le quotidien, par la manière dont ils sont racontés. Il s’agit de courses au supermarché, d’une promenade, d’un jeu avec sa fille, d’une rencontre anodine… Travail de mémoire et de filiation, les différents narrateurs questionnent leurs racines, et leurs voix finissent par ne faire qu’une. En temps que lecteur, il ne faut donc pas craindre d’être dérouté.

Car déroutante, cette écriture l’est. C’est une réflexion sur la littérature elle-même que nous livre ici Popescu. Le procédé narratif utilisé (l’écriture à la 2e personne du singulier) confère à ce roman une singularité évidente. L’auteur semble toutefois éprouver une difficulté face aux mots et à leur signification. Rien qu’en feuilletant le livre, on est frappé par l’espèce d’effritement qui attaque l’écriture : de longs paragraphes construits, le roman finit par n’être plus que successions de mots et de lettres, de listes et d’énumérations, comme si la poésie des mots valait finalement plus que tout ce qu’ils peuvent contenir…

accuser a arme bataille

a cherche a malheur trouvaille

accumulateur accro

allocation allô

a a adrénaline a a a adresse

a a a a a a banane a a a

administratif a a a a a aérien

a a a agronome a a allonge a

a arbuste a a a arête a a

a a a a arrogant a a a a asticot.

A découvrir de toute urgence. Pour ma part, je vais piocher d’autres idées de lectures chez les auteurs roumains présents au Salon du livre cette année.

Carte d’identité

  • Titre : Les Couleurs de l’hirondelle
  • Auteur : Marius Daniel Popescu
  • Genre : roman
  • Date de publication : 2012
  • Édition  : José Corti
  • Nombre de pages : 197

Un extrait !

« Tu es avec ta fille dans la ville où tu as vécu sept mois avec ta mère et ton beau-père, ta mère est morte dans cette ville et tu as hérité de son appartement de deux pièces. Ta fille a onze ans et c’est le même âge que tu avais quand ta mère avait décidé de t’élever elle-même et de quitter, avec toi et son concubin, la petite ville de ton enfance où tu vivais avec ta grand-mère et ton arrière-grand-mère. Vous êtes venus du pays de là-bas pour payer l’impôt annuel sur l’appartement et les taxes des charges à l’association des propriétaires, les bâtiments construits par le parti unique, habités à l’époque par des locataires du parti unique, sont devenus des blocs habités par des propriétaires, chaque locataire du parti unique a pu racheter, à bas prix et au gouvernement qui a succédé au parti unique, son appartement qu’il louait au temps de la dictature. Vous vous tenez par la main et vous marchez dans les rues que tu as connues pour la première fois trente-cinq ans en arrière, vous allez vers le service des impôts et tu lui racontes : « J’étais heureux dans la petite ville de mon enfance, j’habitais dans une rue où il n’y avait pas de blocs à quatre ou dix étages, j’étais dans une maison avec mon arrière-grand-mère et sa fille et où ta grand-mère a habité avec nous presque deux ans – elle était venue avec mon beau-père, à nous trois nous avions deux pièces dans la maison, ma grand-mère et sa maman habitaient les deux autres pièces. Ma mère était comptable dans une entreprise du parti unique. » »

(page 78)

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6 réflexions sur “Les Couleurs de l’hirondelle – [Marius D. Popescu]

  1. Le premier extrait  » accusé à arme bataille  » me rappelle les magnifiques textes d’Hélène Bessette. Merci beaucoup pour votre blog.

  2. « Les Couleurs de l’hirondelle » est un livre qui continue le précédent: La Symphonie du loup.
    Merci pour votre article, pour votre superbe lecture!
    Marius Daniel Popescu

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