Les fantaisies spéculatives de J.H. le sémite – [Olivia Rosenthal]

Les fantaisies spéculatives de J.H. le sémiteOlivia Rosenthal réussit un pari : faire de l’humour à partir d’un thème qui la touche personnellement et qui ne prête pas toujours à rire. Le regard porté sur le repli communautaire (ici la communauté juive française) est plein de fantaisie, grâce au personnage drôle et attachant de J.H. Un homme qui tente de s’affranchir des Lois et de l’emprise de sa mère qui les lui assène régulièrement. Un homme à l’esprit vagabond, qui divague et se crée sa propre histoire à partir de son imagination. Un homme perdu et tiraillé entre déférence religieuse et désir d’émancipation, entre tradition et modernité.

Si vous avez lu et aimé les romans d’Albert Cohen qui décrivent la famille de Solal, ses oncles fantasques et exubérants, vous aimerez le personnage de J.H. Il est à lui seul une réunion des contraires, un être de paradoxes. J.H. est juif par sa mère, a reçu une éducation conforme aux grands principes de la Loi. Depuis toujours, J.H. respecte religieusement ces principes, sans les mettre en question. Mais petit à petit, on assiste avec J.H. à une sorte de libération progressive de ce communautarisme subi.

Chacun des 10 chapitres met en scène la rupture de J.H. avec l’un des grands axes de la Loi des Ancêtres, dont le verset de l’Ancien Testament est mis en exergue du chapitre (« Tout ce qui n’a pas de nageoires ni d’écailles dans les mers (…) c’est pour vous chose immonde.« , Lévitique ; « Garde-toi de conclure alliance avec les habitants du pays où tu vas entrer, de peur qu’ils ne deviennent un piège au milieu de toi.« , Exode ; « Vous serez circoncis dans la chair de votre prépuce, et ce sera le signe de l’alliance entre moi et vous.« , Genèse…). L’histoire individuelle de J.H. est mise en relation avec l’Histoire au sens universel. C’est le cas notamment dans le premier chapitre, où la Shoah, de drame personnel, devient drame historique, ce dont prend conscience J.H. Chaque chapitre est conçu comme une « fantaisie spéculative », une divagation jubilatoire que le lecteur est forcé de suivre, non sans plaisir.

Une prise de conscience : c’est d’ailleurs ce qui advient tout au long du roman, où J.H. s’affirme peu à peu contre cette religion qu’on lui a, selon lui, imposée. Aux yeux de tous, sa femme, sa mère, sa famille, ses collègues, il change quasiment de peau, pour devenir ce qu’il appelle un « homme moderne« . Dans ses manquements volontaires aux lois, il y a une libération, une jouissance, que J.H. exprime par ses fantaisies. On assiste à une gradation dans le rejet des lois : de l’interdiction de manger du porc à celle d’avorter et de changer de sexe, en passant par la défense de travailler le samedi, J.H. défie Yahvé, mais surtout les hommes.

L’intelligence de ce roman est de jouer sur l’incertitude : on est plongé dans les raisonnements sinueux et fantasques de J.H., et on ne sait pas ce qui a réellement lieu et ce qui est caprice de l’esprit. Peut-être tout n’est-il que le fruit de l’imagination de cet homme, dont le nom laisse d’ailleurs place à de nombreuses autres suppositions… Juif Honteux, Jusqu’au-boutiste Hébraïque, Juif Hérétique, Justicier Hébraïque, Juif Habile, Judas Héroïque… Sans doute J.H. n’est-il en réalité qu’un Jeune Homme en quête d’identité. C’est sans doute cette identité floue qui cherche à se définir qui rend le personnage si attachant et universel.

Sensible à ce type d’humour, j’ai vraiment apprécié cette lecture, qui fait à la fois sourire et réfléchir.

4e de couverture

Comme vous et moi, J.H. respecte la loi. Il aime son prochain, ne vole pas, ne tue pas, ne s’empiffre pas. Comme vous et moi, il est très compliqué, soutient le contraire, s’invente des ennemis, prétend que le bonheur n’existe pas. Mettez-vous un instant à sa place, glissez-vous en lui. Et quand cette expérience troublante menacera de vous engloutir, vous ne serez plus surpris par les extravagances de J.H. et vous le tiendrez alors pour un homme ordinaire.

Carte d’identité

  • Titre : Les Fantaisies spéculatives de J.H. le sémite
  • Auteur : Olivia Rosenthal
  • Genre : roman
  • Date de publication : 2005
  • Édition : Verticales
  • Nombre de pages : 164

Un extrait

« C’est qu’on a trompé J.H. sur la marchandise. Sa mère lui a toujours soutenu que le cochon était une viande sèche, nerveuse, écoeurante et fade dont le goût ne méritait pas qu’on prenne le risque de s’intoxiquer car on prend un risque, il faut être conscient des risques que l’on prend en mangeant du cochon, a toujours dit sa mère. Tu vois, ce sont les Asiatiques qui aiment le cochon, ils le cuisinent dans des sauces aigre-douces, tu sais, ces mélanges à base de caramel et de gingembre. Dans le meilleur des cas, ils te servent du cochon, mais il faut savoir qu’ils cuisinent aussi les chats, les chiens, les rats, les singes, si j’étais toi, je me méfierais, je ne mangerais pas dans ces boui-boui, tu ne sais jamais vraiment ce que tu manges, sans doute des bêtes qui ont traîné partout, qu’on a attrapées dans les égouts, qui se nourrissent de n’importe quoi et qu’on te sert dans ton assiette en te faisant croire que c’est comestible. Mais le cochon, ce n’est pas bon, pas comestible. C’est une bête immonde, sale, il ne faut pas manger du cochon. 

On a trompé J.H. sur la marchandise, sa mère surtout, surtout elle, jamais de cochon à la maison, sacrilège, à la maison on ne mange pas de cochon, parce que les Asiatiques en mangent et les Africains en mangent, et nous, les Juifs, nous ne mangeons pas de cochon, notre religion, fondée sur des principes d’hygiène millénaires, nous l’interdit. Ma mère, pense J.H., m’a interdit de manger du cochon et je comprends aujourd’hui qu’elle avait tort, toutes ces années avant de braver l’interdit, vous vous rendez compte, dit J.H. à ses amis, je crois que vous ne vous rendez pas compte, mais si, parfaitement, répondent-ils, non, vous n’avez qu’une vague idée de ce qui est en train de m’arriver (…) »

(Chapitre II, J.J. dîne en ville, page 33-34)

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2 réflexions sur “Les fantaisies spéculatives de J.H. le sémite – [Olivia Rosenthal]

    • J’ai découvert cette maison (et par la même occasion, qu’elle faisait partie de Gallimard) avec Olivia Rosenthal. Je n’ai rien lu d’autre d’elle, mais il paraît que chacun de ses livres est très différent des autres.

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