Adolphe – [Benjamin Constant]

AdolpheAvant tout homme politique et intellectuel français d’origine suisse, Benjamin Constant a aussi écrit des romans. Adolphe est son plus connu : un court roman qui parle d’amour, et qui est pourtant tout sauf un roman d’amour. Un jeune homme faible, une relation empoisonnée, l’expression d’un sentiment de pitié qui en inspire autant au lecteur, Adolphe est une sorte d’anti-héros romantique, lâche et insipide. Pourtant, s’il n’est pas un héros, il incarne toute la faiblesse humaine qui peut se trouver réunie en un seul homme dans des circonstances qu’il n’a pas pleinement voulues ; cette humanité donne un peu d’intérêt à ce récit, qui en devient plus intemporel.

Adolphe est un jeune homme noble, aux qualités naturelles et aux talents qui doivent lui ouvrir les portes d’une brillante carrière. Un jour qu’un ami lui parle d’une de ses conquêtes, il décide qu’il est temps de goûter lui aussi aux plaisirs de l’amour. Il fait la connaissance d’Ellénore,  dont le passé de femme volage lui vaut une réputation qu’elle cherche tant bien que mal à faire oublier, par son mariage avec le Comte de P***. Adolphe cherche à la séduire ; malgré quelques résistances au départ, Ellénore se rend rapidement à cet amour d’une spontanéité et d’un naturel qu’elle ne connaissait plus. Mais lorsqu’elle quitte son mari et ses enfants pour rester auprès de lui, il comprend qu’il ne l’aime plus. La plus grande partie du roman est consacrée aux errances affectives d’Adolphe, qui ne peut rompre avec sa maîtresse de peur de la faire souffrir, alors que lui souffre de cette relation qui l’empêche de progresser dans le monde. Se faisant cependant un devoir de la protéger contre le monde, et d’adoucir le sacrifice qu’elle a fait pour lui, il se contraint dans cette relation qui lui porte le plus grand préjudice. La fin est on-ne-peut plus tragique, comme on s’en doute.

Écrit à la première personne, ce récit se présente comme un manuscrit trouvé par l’éditeur, topos littéraire qui doit faire accepter par le lecteur l’authenticité des faits présentés dans cette histoire. Si le lecteur n’est pas dupe, il suit pourtant avec angoisse la progression des sentiments d’Adolphe, de la colère à la pitié, en passant par la tendresse, mais jamais par l’amour. La complexité de son caractère engendre des sentiments paradoxaux qui s’opposent et luttent en lui. Il parvient sans cesse à se trouver des excuses. On finit par le plaindre de sa lâcheté. Mais en définitive, on peut s’attacher au personnage, autant qu’à celui d’Ellénore. Le roman pose des questions sur la responsabilité humaine, sur le mal que l’on cause et que l’on se cause.

La grande question dans la vie, c’est la douleur que l’on cause, et la métaphysique la plus ingénieuse ne justifie pas l’homme qui a déchiré le coeur qui l’aimait.

L’idée développée implicitement par ce roman, c’est que le désir amoureux ne naît et ne dure que tant qu’il y a un obstacle à sa réalisation (idée développée également par Madame de Lafayette dans La Princesse de Clèves : le duc de Nemours est attiré par une femme mariée ; le Prince de Clèves ne cesse d’aimer sa femme car celle-ci ne l’aime pas). Pessimisme amoureux, donc. Plusieurs points peuvent cependant déranger dans Adolphe : d’une part, la volonté de l’auteur, exposée précisément dans deux préfaces successives, de faire de ce récit une sorte de tableau moral, à visée édificatrice pour le lecteur.

Je pense, je l’avoue, qu’on a pu trouver dans Adolphe un but plus utile et, si j’ose le dire, plus relevé. Je n’ai pas seulemen voulu prouver le danger de ces liens irréguliers, où l’on est d’ordinaire d’autant plus enchaîné qu’on se croit libre. Cette démonstration aurait bien eu son utilité ; mais ce n’était pas là toutefois mon idée principale.

D’autre part, le personnage d’Ellénore, tout aussi lâche qu’Adolphe, ne semble à aucun moment blâmé, contrairement au narrateur… Son caractère faible est excusé de bout en bout par son statut de femme, et qui plus est, de femme ayant eu plusieurs liaisons par le passé. C’est sans doute la conception de la femme en vigueur à l’époque, mais cela rend ce « tableau moral » plus pénible qu’édifiant.

À lire si vous souhaitez vous plonger dans une conscience vide et tourmentée, dans un style littéraire plaisant et connaître avec le narrateur les affres d’une relation « amoureuse » subie … Autrement, passez votre chemin !

Carte d’identité

  • Titre : Adolphe
  • Auteur : Benjamin Constant
  • Genre : « anecdote trouvée dans les papiers d’un inconnu »
  • Date de publication : 1816
  • Édition (poche) : Pocket
  • Nombre de pages : 127

Un extrait

« J’avais, dans la maison de mon père, adopté sur les femmes un système assez immoral. Mon père, bien qu’il observât strictement les convenances extérieures, se permettait assez fréquemment des propos légers sur les liaisons d’amour : il les regardait comme des amusements, sinon permis, du moins excusables, et considérait le mariage seul sous un rapport sérieux. Il avait pour principe qu’un jeune homme doit éviter avec soin de faire ce qu’on nomme une folie, c’est-à-dire de contracter un engagement durable avec une personne qui ne fût pas parfaitement son égale pour la fortune, la naissance et les avantages extérieurs ; mais du reste, toutes les femmes, aussi longtemps qu’il ne s’agissait pas de les épouser, lui paraissaient pouvoir, sans inconvénient, être prises, puis être quittées ; et je l’avais vu sourire avec une sorte d’approbation à cette parodie d’un mot connu : Cela leur fait si peu mal, et à nous tant de plaisir !

L’on ne sait pas assez combien, dans la première jeunesse, les mots de cette espèce font une impression profonde, et combien à un âge où toutes les opinions sont encore douteuses et vacillantes, les enfants s’étonnent de voir contredire par des plaisanteries que tout le monde applaudit, les règles directes qu’on leur a données. Ces règles ne sont plus à leurs yeux que des formules banales que leurs parents sont convenus de leur répéter pour l’acquit de leur conscience, et les plaisanteries leur semblent renfermer le véritable secret de la vie. »

(Chapitre II, pages 26-27)

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