[Cycle Jérôme Ferrari #1] – Le Sermon sur la chute de Rome

Le Sermon sur la chute de RomePrix Goncourt 2012, Le Sermon sur la chute de Rome m’intriguait depuis sa publication, par son titre et par la polémique qu’il a déclenchée autour de l’obtention de ce prix et des critiques plus que mitigées sur la blogosphère. C’est donc avec une certaine curiosité que je l’ai lu, et non sans un certain malaise. Il est toujours délicat de parler de chef d’oeuvre ou de coup de coeur pour un roman aussi pessimiste, mais je n’en suis pas loin. C’est qu’avec ce septième roman de Jérôme Ferrari, on fait l’expérience du paradoxe d’une écriture magnifique mise au service d’un tableau effroyable de la violence, du chaos, de la dégénérescence, l’inceste, la consanguinité, la la haine, l’indifférence, la lâcheté…

Une « écriture somptueuse d’exigence«  (comme la décrit la 4e de couverture), c’est par là que je commencerai. Car c’est ce qui a le plus retenu mon attention. Ferrari parvient à créer un rythme qui, malgré la longueur des phrases (certaines font plus d’une page), insuffle un vent de poésie à ce récit où rien, ni les personnages, ni les « mondes » décrits », ni les références plus ou moins explicites à la philosophie augustinienne, ne soulèvent une once d’optimisme. Une écriture aux intonations incantatoires, qui mériterait d’être lue à voix haute pour en extraire tout le sel.

Indépendamment du style remarquable, ce roman peut se lire comme une prophétie adressée aux mortels. Les six premiers chapitres (sur sept) reprennent pour titre des phrases de Saint-Augustin tirées de ses sermons : « Peut-être Rome n’a-t-elle pas péri si les Romains ne périssent pas » ; « N’éprouvez donc pas de réticence, frères, pour les châtiments de Dieu » ; « Toi, vois ce que tu es. Car nécessairement vient le feu » ; « Ce que l’homme fait, l’homme le détruit » ; « Où iras-tu en dehors du monde ? » ; « Car Dieu n’a fait pour toi qu’un monde périssable« . Le dernier chapitre, intitulé « Le sermon sur la chute de Rome » est une transcription libre du contenu du sermon de Saint-Augustin à Hippone en 410, dans lequel il rappelle aux fidèles que les mondes d’ici-bas sont faits pour périr, à l’inverse du monde céleste promis par Dieu. Ce sermon est pourtant empreint de pessimisme, dont Saint-Augustin n’a pu complètement se défaire. Comme un point d’orgue, ce chapitre final vient achever la destruction opérée dans le roman, et en donne son sens.

Plusieurs destins, plusieurs « mondes » se croisent dans ce roman et en font la trame ; plusieurs générations, dont aucune n’est plus digne l’une que l’autre. Le coeur du roman se concentre sur les destins de Matthieu et de Libero, deux amis d’enfance qui ont abandonnés leurs études de philosophie à la Sorbonne pour reprendre le bar en faillite de leur village corse, dans un élan d’idéalisme utopique. Très vite, tout dégénère, et les deux jeunes hommes assistent impuissants à leur chute et à celle de ceux qui les entourent, qu’ils ont orchestré eux-mêmes sans en avoir conscience. Ou plutôt en fermant les yeux. Car c’est bien de cela dont il s’agit : fermer les yeux. Sur la misère, la souffrance, le sens de l’existence et la valeur des choses.

Et finalement, tout s’effondre ; ce qu’ils croyaient avoir bâti tombe en poussière. La tension créée par le roman se « résoud » dans la violence et dans la mort.

Je conseille sans hésitation ce roman, pour son écriture et son intensité, avec une réserve cependant sur le propos global du livre, qu’il faut, selon moi, relire à la lumière de la philosophie augustinienne, pour en comprendre le sens réel.

Carte d’identité

  • Titre : Le Sermon sur la chute de Rome
  • Auteur : Jérôme Ferrari
  • Genre : roman
  • Date de publication : 2012
  • Édition : Actes Sud
  • Nombre de pages : 202

Un extrait

« Libero n’avait aucune intention de commettre les mêmes erreurs que ses prédécesseurs malheureux. Il se savait aussi incompétent que Matthieu en matière de gestion de bar mais ne doutait pas que sa connaissance du terrain et un minimum de bon sens leur éviteraient une nouvelle déroute. Il parlait de l’avenir en visionnaire et Matthieu l’écoutait comme s’il était le sceau des prophètes, il leur fallait modérer leurs ambitions sans y renoncer tout à fait, il était exclu qu’ils offrent un service de restauration complet, c’était un bagne et un gouffre financier, mais ils devaient proposer à manger à leurs clients, surtout en été, quelque chose de simple, de la charcuterie, des fromages, peut-être des salades, sans lésiner sur la qualité, Libero en était certain, les gens étaient prêts à payer le prix de la qualité, mais comme il fallait se résigner à vivre à l’heure du tourisme de masse et accueillir également des cohortes de gens fauchés, il était hors de question de se cantonner aux produits de luxe et ils ne devaient pas hésiter à vendre aussi de la merde à vil prix, et Libero savait comment résoudre cette redoutable équation, son frère Sauveur et Virgile Ordioni leur fourniraient du jambon de premier choix, du jambon de trois ans, et des fromages, quelque chose de vraiment exceptionnel, et même de si exceptionnel que quiconque y aurait goûté mettrait  la main au portefeuille en pleurant de gratitude, et pour le reste, inutile de s’embarrasser avec des produits de seconde zone, les saloperies que vendaient les supermarchés dans leurs rayons terroir, conditionnés dans des filets rustiques frappés de la tête de Maure et parfumés en usine avec des sprays à la farine de châtaigne, autant y aller carrément dans l’ignoble, en toute franchise, sans chichis, avec du cochon chinois, charcuté en Slovaquie, qu’on pourrait refourguer pour une bouchée de pain, mais attention, il ne fallait pas prendre les gens pour des cons, il fallait annoncer la couleur et faire en sorte qu’ils comprennent les différences de prix et n’aient pas l’impression de se faire entuber à sec, la daube, c’est cadeau, la qualité, tu raques (…) et cette scrupuleuse honnêteté serait d’autant plus récompensée que, quel que soit le choix final, leur marge serait sensiblement la même, ils allaient les saigner, tous ces connards (…) »

(« Ce que l’homme fait, l’homme le détruit », pages 93-94)

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6 réflexions sur “[Cycle Jérôme Ferrari #1] – Le Sermon sur la chute de Rome

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