La Vérité sur l’affaire Harry Quebert – [Joël Dicker]

Vérité sur l'affaire Harry QuebertAvant même de se laisser lire (en deux jours pour ceux qui ont du temps), ce pavé de plus de 660 pages intrigue : il est rare, ou plutôt inédit, de voir un roman obtenir à la fois le Goncourt des lycéens et le Grand prix du roman de l’Académie française. C’est le cas de ce deuxième roman de Joël Dicker (le premier étant passé complètement inaperçu). Pour le premier prix, c’est sans étonnement : un roman qui se dévore, avec des rebondissements, une enquête policière, de l’amour, des histoires de famille, des flashbacks, bref, un roman propre à émerveiller et captiver. Le deuxième prix me laisse beaucoup plus sceptique… Explication.

À New-York, en 2008, Marcus Goldman, écrivain d’un best-seller qui lui vaut une grande renommée dans tout le pays, connaît subitement le syndrome de la page blanche lorsqu’il s’attèle à son deuxième livre, que lui réclame avec insistance son éditeur. À court d’idées, d’inspiration, de motivation… il finit par renoncer à écrire et se rend dans le New Hampshire, chez son ancien professeur et écrivain (qui est également son meilleur ami et surtout mentor), Harry Quebert. C’est alors que survient un drame : le corps d’une adolescente de quinze ans, disparue en 1975, est retrouvé dans le jardin du dit Harry, portant avec elle, dans une sacoche, le manuscrit du roman à succès de Quebert, publié à l’époque. Reconnaissant avoir eu une liaison avec cette jeune fille l’été de sa disparition, il est aussitôt inculpé. Tous les éléments de l’enquête tendent à l’accuser, mais Marcus se targue de prouver l’innocence de son ami. Une contre-enquête commence, qui le mènera loin.

Vu comme ça, le « scénario » est attirant. Or, pour ma part, il en a surtout résulté de la déception, donc de la frustration, donc presque de la colère. C’est de toute évidence une lecture divertissante, mais parfois un peu agaçante.

Il y a en effet dans La Vérité sur l’affaire Harry Quebert tous les éléments qu’on peut attendre d’un bon roman divertissant, qui laisse la place au rire, au frisson et aux surprises. La construction du roman en flashbacks entraîne le lecteur dans un passé trouble, où des zones d’ombre demeurent, que Marcus soulèvera une à une, comme un justicier professionnel.

Beaucoup de clichés font obstacle à une pleine appréciation du roman : tant au niveau du style que de l’enquête et des personnages… Certains clichés sont bien sûr volontaires, et c’est une petite joie : je pense par exemple aux caricatures de la mère du narrateur (Marcus), qui passe son temps à vouloir « caser » son fils, elle qui craint qu’il n’ait contracté la « maladie de l’homosexualité », et qui développe une forme de paranoïa à cet égard ; et je pense également à une famille de petits-bourgeois américains, où le père laisse la mère exercer toute son autorité sur lui, et où celle-ci, sous des dehors bien-pensants, est clairement raciste et antisémite, ce qui en devient risible. Les autres personnages, notamment les principaux, sont falots et sans consistance crédible. Il est risqué de mettre en scène deux « grands » écrivains, quand on n’en est soi-même pas (encore ?) un… Nola, l’adolescente de 15 ans qui a eu une relation avec Harry (que je n’arrive pas à qualifier d' »histoire d’amour » tant elle dégouline d’une confiture de romantisme un peu niais), semble plus une gamine écervelée que la jeune femme mûre qu’elle est censée être.

Il se dégage parfois une certaine prétention, notamment dans les 31 « conseils d’écriture » dispensés à chaque ouverture de chapitre, par Harry à Marcus. Cela se saurait s’il y avait une recette pour écrire. Ces introductions de chapitre inondent aussi généreusement le lecteur d’une bête philosophie de comptoir… Bref, un brin énervant. L’écriture est plate, pleine de redites. Ce qui dérange, c’est une sensation d’application extrême de l’auteur pour tartiner des clichés, poétiques et sentimentaux, sur ce qui arrive aux personnages. Quelques intrusions de vulgarité – qui, là encore, ne sont pas un mal en soi -, donnent juste l’impression d’un auteur qui se veut libéré des contraintes de l’écriture classique. Raté. On a le sentiment d’une écriture « adolescente », au sens où elle se cherche encore. Des répétitions assez assommantes viennent ponctuer le récit : « il sirota une bière« , « c’est le plus beau roman qu’il m’ait jamais été donné de lire », « les mouettes, il faut nourrir les mouettes« , « Harry chéri, je vous aimerai toujours« …

J’avoue que l’obtention du Grand prix du roman de l’Académie française reste une énigme pour moi. Certains ont dit qu’il l’avait eu pour la description que Joël Dicker faisait du syndrome de l’écrivain qui n’arrive pas à écrire. Peut-être. Mais même ça me semble étrange, car même cette dimension (prétentieuse, encore) de réflexivité littéraire n’apporte rien, si ce n’est une nouvelle série d’idées reçues. Les éditions de Fallois n’étant pas plus réputées que cela, il est même difficile de penser à un pot-de-vin entre les éditeurs et l’Académie…

Enfin, moi qui lis peu de romans policiers, j’ai été frappée par certaines incohérences dans l’enquête, et des passages peu crédibles : on ne comprend pas, par exemple, comment des éléments capitaux découverts par Marcus ont pu échapper à la police à l’époque.

Pour être honnête, et pour arrêter d’être mauvaise langue, je reconnais que, paradoxalement et malgré tout, ce roman reste plutôt chronophage, comme toute enquête : on veut savoir qui est le meurtrier (dès lors qu’on a compris – dès le titre, en fait – qu’Harry était innocent), et on ne s’arrête de lire qu’une fois qu’on le tient. Les 100 dernières pages délivrent une série de révélations inattendues et bienvenues. L’ensemble de l’intrigue est plutôt maline et bien menée. C’est un bon roman…de gare. Mais il en faut. Un bon scénario de film, peut-être ?

Carte d’identité

  • Titre : La Vérité sur l’affaire Harry Quebert
  • Auteur : Joël Dicker
  • Genre : roman
  • Date de publication : 2012
  • Édition : Éditions de Fallois
  • Nombre de pages : 665

Un extrait

« Pourquoi j’étais là ? Parce que c’était Harry. Et qu’il était probablement mon meilleur ami. Car aussi étonnant que cela pût paraître – et je ne le réalisait moi-même qu’à ce moment là – Harry était l’ami le plus précieux que j’avais. Durant mes années de lycée et d’université, j’avais été incapable de nouer des relations puissantes avec des amis de mon âge, de ceux qu’on garde pour toujours. Dans ma vie, je n’avais que Harry, et étrangement, il n’était pas question pour moi de savoir s’il était coupable ou non de ce dont on l’accusait : la réponse ne changeait rien à l’amitié profonde que je lui portais. C’était un sentiment étrange : je crois que j’aurais aimé le haïr et lui cracher au visage avec toute la nation ; ç’aurait été plus simple. Mais cette affaire n’affectait en rien les sentiments que je lui portais. Au pire, me disais-je simplement, il est un homme, et les hommes ont des démons. Tout le monde a des démons. La question est simplement de savoir jusqu’où ces démons restent tolérables. »

(page 52)

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