[Les Écrits Vains]

L’Étrange Contrée – [Ernest Hemingway]

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L’étrange contrée, c’est le corps de la femme-fille, sorte de territoire inconnu dont l’homme (Roger) prend possession sans vraiment en avoir conscience. C’est aussi le lieu vers lequel les deux amants se dirigent, un non lieu car on ne sait où ils se rendent. Cette nouvelle d’Hemingway, extraite du recueil Le Chaud et le Froid raconte le voyage d’un couple atypique et bizarre (il est écrivain désabusé et inquiet, elle semble être jeune, insouciante, presque frivole). Il l’appelle « ma fille », et on peut finir par croire qu’elle l’est, sa fille. Ils enchaînent les verres de whisky et d’absinthe et le trouble s’installe – chez eux et chez le lecteur.

Sorte de road-trip littéraire, L’Étrange Contrée se déroule aussi vite que les paysages traversés (falaises, routes désertiques – et hôtels peu chers). Roger est accompagné d’une jeune fille, son amante, et ils effectuent un voyage en Floride, qui les mènera dieu sait où. Ils parlent, font l’amour, boivent au volant. Des deux côtés, l’amour semble factice. La jeune fille ne cesse de demander à l’homme s’il l’aime, et celui-ci ne cesse de lui mentir : « Oui, vraiment, vraiment. »

Les mots sonnent creux, et l’homme – écrivain qui n’écrit plus – cherche à faire advenir les choses par le seul fait de les prononcer. Il finit par y croire, se prend lui-même à son propre jeu. On devine que l’homme a autrefois eu une liaison avec la mère de la jeune fille – d’où la dimension quasi incestueuse de leur « amour ». La simplicité de l’une se heurte à la complexité de l’autre. Ils se forcent, essaient du plus fort qu’ils peuvent de s’aimer malgré tout. Face aux autres, ils se font passer pour un père et sa fille, changent de nom dans chaque hôtel. Sur fond de guerre d’Espagne, qui inquiète beaucoup Roger, l’homme et la femme se parlent, comme si les mots devaient maintenir entre eux un lien précaire.

Il y a beaucoup de Lolita dans ce court récit : l’homme mûr qui entretient une fillette, comme un père le ferait avec sa fille. Le même voyage insensé, qui semble plus une fuite que des vacances. Hemingway a-t-il pensé au roman de Nabokov en écrivant cette nouvelle ? Cela ne serait pas étonnant. C’est l’un des aspect les plus intéressants de cette nouvelle troublante, qui donne envie de découvrir le recueil dans son entier.

J’avoue mon ignorance de l’oeuvre d’Hemingway, mais il me semble que cette nouvelle est un bon moyen de l’aborder.

Carte d’identité

Un extrait

« – J’aime ça quand tu dis « ma fille ». Dis-le encore.

– Ça vient à la fin de la phrase, dit-il. Ma fille.

– Peut-être que c’est parce que je suis plue jeune, dit-elle. J’aime les gamins. Je les aime tous les trois, très fort, et je trouve qu’ils sont merveilleux. Je n’imaginais pas qu’il puisse y avoir des enfants comme ça. Mais Andy est trop jeune pour que je l’épouse et je t’aime. Alors je ne pense plus à eux et je suis aussi heureuse que je peux l’être d’être avec toi.

– Tu es très bonne.

– Je ne le suis pas vraiment. Je suis terriblement difficile. Mais je sais quand j’aime quelqu’un et je t’aime depuis aussi longtemps que je peux me souvenir. Alors je vais essayer d’être bonne.

– Tu es merveilleuse.

– Oh, je peux faire beaucoup mieux que ça.

– N’essaie pas.

– Non, pas pour le moment. Roger, je suis tellement heureuse. Nous serons heureux, non ?

– Oui, ma fille.

– Et nous pouvons être heureux pour toujours n’est-ce pas ? Je sais que ça a l’air ridicule étant donné que je suis la fille de maman et toi avec toutes ces femmes. Mais j’y crois et c’est possible. Je sais que c’est possible. Je t’ai aimé toute ma vie et si ça c’est possible, il est possible d’être heureux, non ? Dis que ça l’est, en tout cas.

– Je pense que oui. »

(p. 20-21)

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