Lolita // Stanley Kubrick

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Lolita romanQuand un grand romancier et un grand réalisateur se rencontrent, ça donne souvent quelque chose de grand. Le génie de Nabokov, pour explosif et sulfureux qu’il soit dans le roman Lolita, est transposé en nuances suggestives chez Kubrick. Peut-être est-ce là ce qu’on pourrait appeler un génie américain (bien que Nabokov soit d’origine russe) ? Le mieux est de voir le film pour en juger.

Tourné en 1962 en Angleterre (pour contourner la censure américaine), le film de Kubrick n’a pas provoqué moins d’incompréhension que le roman au moment de sa publication. Le scandale demeure, ironiquement exhibé par Kubrick dans le générique du film :

How did they ever make a movie of Lolita ?

Traduit un peu abusivement par « Comment ont-ils osé faire un film sur Lolita ? »

kubrickPour résumer brièvement le scenario, connu de tous : Un professeur européen, Humbert Humbert, épouse une veuve sans intérêt afin de se rapprocher de sa fille, Lolita, et finalement la posséder quand la mère mourra dans un accident tragique. Ils partiront ensemble sur les routes d’Amérique, suivi par un autre pervers…

Un roman considéré comme pornographique par les bonnes moeurs, et surtout, jugé inadaptable : voilà qui n’a pas effrayé Stanley Kubrick, connu pour s’être essayé à des genres cinématographiques très différents. Lolita est sa première adaptation littéraire.

Parmi les détracteurs du film, certains reprochent à Kubrick d’avoir trahi l’esprit du roman. En effet, il a fallu au réalisateur beaucoup d’ingéniosité pour ne pas choquer l’opinion en montrant certaines scènes, qui sont à peine dévoilées, voire seulement suggérées chez Nabokov. Ce dernier a d’ailleurs contribué, voire largement été l’auteur principal du script final du film.

lolitaAussi, le film peut sembler très « neutre » comparé aux lignes sulfureuses et érotiques présentes dans le roman. Il semble que ce soit volontaire (Kubrick use notamment beaucoup du procédé du « fondu » pour les scènes qu’on ne peut montrer mais qu’il s’agit de suggérer). En revanche, le choix des acteurs permet de restituer toute l’ambiguité et le non-dit des scènes. Sue Lyon, qui interprète Lolita, révèle une jeune actrice talentueuse (dont la carrière cinématographique semble pourtant s’être arrêtée après ce rôle). Les Cahiers du Cinéma nous apprennent que le choix de celle-ci s’est fait car elle a « un corps assez mûr pour éviter à la production toute sanction pénale ».

Malgré tout, le film reste fidèle à la signification sociale et sexuelle de l’histoire de Nabokov. La peinture (et critique) des moeurs américaines, à travers l’adolescence, passe par l’alternance entre séquences sentimentales et comiques. Le personnage de Clare Quilty, interprété par Peter Sellers, toujours fantastique dans ses travestissements divers, prend plus d’importance que dans le roman : ses apparitions furtives mais visibles contribuent à la dimension à la fois légère et grave du film. De soupçon en jalousie, de motels en palais, la liaison de « Hum » et « Lo » connaîtra une étrange issue…

Un film intemporel, à voir absolument !

Un mot de Kubrick, pour finir, sur « ce qu’est un excellent livre« , et comment l’adapter :

Les gens me demandent comment il est possible de faire un film à partir de Lolita quand la qualité du livre repose sur la prose de Nabokov. Ne retenir d’un excellent roman que la prose, c’est simplement se méprendre sur ce qu’est un excellent livre.

L’un des éléments pour faire un excellent ouvrage est bien sûr la qualité de la création littéraire. Mais cette qualité, c’est le résultat de la qualité de l’obsession de l’auteur pour son sujet, avec un thème, un concept et une vision de la vie ainsi qu’une compréhension des personnages.

Le style est ce qu’un artiste utilise pour fasciner le lecteur de façon à lui communiquer ses sentiments, ses émotions et ses pensées. C’est ce qui doit être dramatisé, et non le style. Le scenario doit trouver son propre style, comme s’il empoignait vraiment le contenu. Et en faisant cela, il pourra souligner une autre face cachée de la construction du roman. […]

On peut se demander, en conclusion, si la réalisation n’est pas rien d’autre que la continuité de l’écriture. »

[Article de Stanley Kubrick dans Sight & Sound, vol. 30, 1960-1961]

Carte d’identité

  • Titre : Lolita
  • Réalisateur : Stanley Kubrick
  • Date de sortie : 1962
  • Genre : Drame psychologique
  • Durée : 2h32
  • Casting : James Mason (Humbert Humbert), Sue Lyon (Lolita), Shelley Winters (Charlotte Haze, la mère), Peter Sellers (Clare Quilty), Aïssa Maïga (Alise), Charlotte Le Bon (Isis), Philippe Torreton (Jean-Sol Partre)
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8 réflexions sur “Lolita // Stanley Kubrick

  1. Merci pour cet article. Pendant longtemps, je n’ai pas aimé le film, tant j’aimais le roman. Avec du recul, et un visionnage récent, j’ai largement revu mon opinion sur la réalisation de Kubrick. Par contre, s’il est vrai que Nabokov travailla initialement sur le script (et c’est même sorti en livre, en France chez Gallimard), il me semble que Kubrick décida de passer outre et fit le film selon sa propre vision.

    • J’ignorais qu’il y avait une version publiée du script !
      Quant à l’intervention de Nabokov dans le scénario, il m’a semblé lire qu’il avait beaucoup revu ce qu’avait fait Kubrick, mais peut-être que je me trompe…

      • En fait, voilà ce qu’en disait précisément Nabokov :
        « Lors d’une projection privée, j’avais découvert que Kubrick était un grand réalisateur, que sa Lolita était un film de premier ordre avec des acteurs magnifiques, et que seuls quelques rares bribes de mon scénario avaient été utilisées. Ma première réaction face au film fut un mélange d’irritation, de regret, et malgré tout de plaisir. Mais j’avais tort. L’irritation et le regret s’effacèrent bientôt tandis que je me rappelais ces moments passés dans les collines à chercher l’inspiration, la chaise longue sous le jacaranda, l’énergie intérieure, l’ardeur sans quoi ma tâche n’aurait pu s’accomplir. Je me dis alors que rien n’avait été perdu après tout, que mon scénario demeurait intact dans sa chemise, et qu’un jour je le publierais peut-être – pas en tant que réfutation mesquine d’un film munificent mais en tant que variante affriolante d’un ancien roman. » (Nabokov, préface à Lolita – scénario)

        Un lien vers le livre : http://www.sauramps.com/lolita-scenario-321861.html

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