Syngué sabour – [Atiq Rahimi]

syngué sabourLire un Goncourt d’à peine 100 pages : c’est fait ! Petits lecteurs, vous pouvez remercier l’Académie : c’est le moment de crâner, en découvrant ce roman d’Atiq Rahimi. Ce dernier en a également écrit l’adaptation au cinéma. Un auteur polyvalent, donc, qui jongle avec la langue comme avec la caméra.

Syngué sabour, la « pierre de patience » (sous-titre du roman) est cette pierre noire qui aiderait à conjurer les souffrances et éloigner les malheurs du monde, dans la culture perse. Dans le roman d’Atiq Rahimi, « elle », la femme sans nom, fait de son mari entre la vie et la mort sa « syngué sabour ». Le roman, de long monologue, devient une libération de la femme par la parole, un sursaut de pouvoir sur l’homme dominant.

Cette pierre que tu poses devant toi… devant laquelle tu te lamentes sur tous tes malheurs, toutes tes misères… à qui tu confies tout ce que tu as sur le coeur et que tu n’oses pas révéler aux autres… Tu lui parles, tu lui parles. Et la pierre t’écoute, éponge tous tes mots, tes secrets, jusqu’à ce qu’un beau jour elle éclate.

Dans un pays non identifié, en guerre, dans une société qui nie l’égalité homme-femme, une jeune fille veille son mari qui est dans le coma. Mariée à lui (de force) depuis 10 ans, elle se rend compte qu’elle ignore tout de lui, et réciproquement. Naturellement, elle en vient à lui faire des confidences sur elle, sur ce qu’elle lui a caché de son passé, de sa vie.

syngué sabour filmMalgré la violence des mots, rien ne bouge. Une pesanteur envahit la chambre où l’homme est couché sur un matelas à même le sol. L’air est lourd, chargé de sens, contenu dans les révélations de la femme. L’orage n’éclate cependant que dans les dernières pages, magnifiques par leur non-dits explicites. Tandis qu’elle lui parle, l’homme continue à respirer de manière régulière, sans ouvrir les yeux ni pouvoir parler. Cette vie superficielle et les mêmes gestes répétés à l’infini (remplir la sonde, laver le corps…) participent de l’atmosphère étouffante. Mais la femme demeure persuadée qu’il peut l’entendre.

La jeune femme trouve sa liberté dans cette violence, qu’elle se fait à elle-même pour ne pas abandonner son mari, et qu’elle lui fait en quelque sorte en lui avouant la noirceur cachée en elle. C’est ainsi qu’elle peut se réapproprier sa vie et gagner l’emprise qu’elle n’a jamais eue sur son mari, dont elle se rend compte qu’il est un étranger pour elle.

syngué sabour film2C’est un roman très intense, qu’on ne lâche pas avant de pouvoir de nouveau respirer : après le point final. Un prix Goncourt (2008) mérité, dont le style lacère les phrases et le sens, et tout prend forme dans cette spontanéité lyrique de la parole.

Merci à Clemamor de m’avoir fait découvrir ce roman !

Carte d’identité

  • Titre : Syngué sabour. Pierre de patience
  • Auteur : Atiq Rahimi
  • Genre : roman
  • Date de publication : 2008
  • Édition (poche) : Folio
  • Nombre de pages : 138

Un extrait

« Elle tient l’homme par les épaules : « Donc, si je me sens soulagée, délivrée… et ça malgré le malheur qui nous gifle à chaque instant, c’est grâce à mes secrets, grâce à toi. Je ne suis pas une démone ! » Elle lâche ses épaules et caresse sa barbe. « Parce que désormais je possède ton corps, et moi mes secrets. Tu es là pour moi. Je ne sais pas si tu peux voir ou non, mais d’une chose je suis sûre et certaine, tu peux m’entendre, tu peux me comprendre. Et c’est pour ça que tu es envie. Oui, tu es en vie pour moi, pour mes secrets. » Elle le secoue. « Tu verras. Comme ils ont pu ressusciter la caille de mon père, mes secrets te feront vivre ! Regarde, ça fait trois semaines que tu vis avec une balle dans la nuque. On n’a jamais vu ça, jamais ! Personne ne peut croire, personne ! Tu ne manges pas, tu ne bois pas et tu es toujours là ! C’est un miracle, en effet. Un miracle pour moi, grâce à moi. Ton souffle est suspendu au récit de mes secrets. » Elle se lève, légère, puis se fige dans un mouvement empli de grâce comme pour dire : « Mais ne t’inquiète pas, mes secrets n’ont pas de fin. » Ses mots franchissent la porte : « Maintenant, je ne veux plus te perdre. » »

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