[Cycle Jérôme Ferrari #2] – Où j’ai laissé mon âme

Où j'ai laissé mon âmeSur la torture, et qui plus est la torture en Algérie, il a été beaucoup écrit, filmé, disserté. Mais jamais avec autant de force littéraire que chez Jérôme Ferrari dans Où j’ai laissé mon âme. Ce 5e roman du lauréat du Goncourt 2012 (pour Le Sermon sur la chute de Rome, non moins magnifique) est sans conteste un chef d’oeuvre littéraire. Malgré le thème, la noirceur qui lui est intrinsèquement attachée et la conception extrêmement désespérée de la nature humaine, l’écriture transcende le tout, pour donner naissance à un de ces moments poétiques et philosophiques qu’on aimerait connaître plus souvent dans la littérature contemporaine. Coup de coeur, incontestablement.

L’histoire se passe à Alger en 1957. Le capitaine André Degorce et le lieutenant Horace Andreani se retrouvent, après avoir combattu ensemble en Indochine (ces personnages sont encore présents dans le Sermon sur la chute de Rome). Leur quotidien consiste à torturer des « rebelles » de l’ALN, qu’ils capturent et tiennent enfermés dans des caves, sans scrupule. Du moins, c’est ce qu’il y paraît. Car le capitaine Degorce, contrairement à Andreani, répugne à ces actes qu’il commet de manière mécanique. Il ne ressent plus rien, n’est que l’ombre de lui-même. Il ne peut plus se regarder, n’arrive plus à mentir à sa famille qui lui écrit régulièrement et le considère comme un héros. La présence parmi les prisonniers de Tahar, le chef de l’ALN, semble l’apaiser. Le geôlier s’ouvre à lui, sans savoir vraiment pourquoi, et la cellule devient le lieu d’une confession.

où j'ai laissé mon âme 2Ce roman philosophique, au titre évocateur, convoque tout un arrière plan religieux, et plus particulièrement chrétien : l’âme, le péché, la rédemption, la prière sont au coeur du propos. La profondeur des interrogations universelles, humaines et existentielles tient avant tout à une écriture splendide et un style quasi litanique.

Construit en trois parties, qui correspondent aux trois journées des 27, 28 et 29 mars 1957, le récit met en exergue trois versets de l’Ancien et du Nouveau Testament, qui le mettent en perspective et donnent un sens particulier à chacune de ses journées. Celui de la deuxième partie, extrait de l’évangile de Matthieu est très parlant :

« Ensuite il dira à ceux qui seront à sa gauche : Retirez-vous de moi, maudits ; allez dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges. Car j’ai eu faim, et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’ai eu soif, et vous ne m’avez pas donné à boire ; j’étais étranger, et vous ne m’avez pas recueilli ; j’étais nu, et vous ne m’avez pas vêtu ; j’étais malade et en prison, et vous ne m’avez pas visité. »
(Matthieu, XXV, 41-43)

jérôme ferrariLe thème de l’être humain ayant « perdu son âme », sorte de mythe universel, donne à réfléchir. L’histoire commune de l’Algérie et de la France, histoire souvent occultée ou remaniée du côté français, est ici abordée en tant qu’objet qui permet de comprendre la nature humaine. Mais que l’on ne s’y trompe pas : si la part philosophique est sans conteste prégnante, ce roman n’en demeure pas moins une éblouissante fresque littéraire, qui coupe le souffle et, c’est le cas de le dire, bouleverse l’âme.

Cette oeuvre de Jérôme Ferrari, plus encore que le Sermon sur la chute de Rome, est une véritable révélation : on a surtout plaisir à découvrir qu’on peut encore écrire et publier des romans d’aussi grande qualité, exigeants et ambitieux.

Mais qui mieux que l’auteur peut parler de son livre ? Laissons-le donc nous éclairer, et nous en lire des extraits (il a une aussi belle diction que son écriture, ça tombe bien).

Carte d’identité

  • Titre : Où j’ai laissé mon âme
  • Auteur : Jérôme Ferrari
  • Genre : roman
  • Date de publication : 2010
  • Édition : Actes Sud
  • Nombre de pages : 154

Un extrait

« La perfection des gestes est une insulte intolérable. Le pied gauche positionné en arrière, en appui sur le talon, permet au corps de pivoter gracieusement dans un seul mouvement fluide. Le dos est impeccablement droit, les omoplates saillantes comme des lames, la nuque rasée sous la ligne du béret rouge, et le capitaine Degorce voudrait vider le chargeur de son pistolet automatique dans cette nuque détestée. Mais c’est trop tard et il reste assis derrière son bureau, tremblant de honte et de désespoir. La nuit dernière. Il avançait lentement aux côtés de Tahar devant les soldats qui, sur l’ordre de l’adjudant-chef Moreau, venaient de lui présenter les armes et le sentiment délectable du devoir accompli l’emplissait si parfaitement qu’il n’a même pas réagi quand le lieutenant Andreani s’est permis de murmurer, en hochant tristement la tête, « Oh ! André, mon Dieu… André… », il lui semblait que rien de ce que pensait cet homme ne pouvait l’atteindre mais c’est pourtant à ce moment-là qu’il lui aurait fallu sortir son pistolet de son étui et les abattre tous comme des chiens enragés, Horace Andreani, sa petite fouine de séminariste et Belkacem. Mais il n’a rien fait, il n’y a même pas pensé une seconde, bien sûr, car il ne quittait pas Tahar des yeux tandis que Belkacem le poussait brutalement dans la voiture en marmonnant quelque chose en arabe et il aurait aimé que Tahar se retourne une dernière fois vers lui et lui sourie, mais il ne l’a pas fait et le capitaine Degorce a simplement songé que ce n’était pas ainsi qu’ils auraient du prendre congé l’un de l’autre, même s’ils devaient se revoir un jour, en plein soleil. »

(Troisième partie, page 131)

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5 réflexions sur “[Cycle Jérôme Ferrari #2] – Où j’ai laissé mon âme

  1. Voilà un écrit loin d’être vain…Merci pour cette belle découverte chère collègue ! Un regard différent sur la guerre d’Algérie cristallisé en une réflexion métaphysique sur la morale et l’implication de l’Homme aux frontières entre humanité et inhumanité…Merci.

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