Tous les chevaux du roi – [Michèle Bernstein]

tous les chevaux du roiCe n’est point une nécessité qu’il y ait du sang et des morts dans une tragédie : il suffit que l’action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques, que les passions y soient excitées, et que tout s’y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie.

Ces mots de Racine, en exergue de la IIIe partie de Tous les chevaux du roi, résument à eux seuls une bonne partie du roman de Michèle Bernstein.

Comme souvent, les éditions Allia ont bon flair en matière littéraire. Avec ce premier roman de Michèle Bernstein, elles nous donnent à lire un roman à la fois vintage (très « sixties ») et moderne. À l’époque où elle l’écrit, l’auteur est membre (et l’une des fondatrices) de l’Internationale situationniste, un mouvement anti-art d’après guerre. Iconoclaste, rejetant toute forme d’autorité, cherchant à détruire les symboles de pouvoir, de consommation, de productivité, ce mouvement refuse toute forme de représentation, dans l’art, la politique, la réalité. Avec comme membre principal Guy Debord (d’ailleurs époux de Michèle Bernstein jusqu’en 1972), le situationnisme s’est surtout développé à Paris.

C’est d’ailleurs à Paris que se passe une partie de l’action de Tous les chevaux du roi, lieu paradoxal, à la fois social et anonyme, où les liens se font et se défont sans prêter à conséquence. Les actions menées par Gilles et Geneviève, les principaux protagonistes ne semblent en effet jamais atteindre le champ du réel et ses relations de cause à effet. Autour d’eux gravitent des personnages de papier (Carole, Bertrand,…)  qui n’ont pas de réelle présence si ce n’est celle de mettre en valeur le couple central.

Réécriture des Liaisons dangereuses dans les années 1960, ce roman raconte les errances d’une jeunesse qui se veut « libre » et rejette codes et morale, attributs laissés à la génération d’avant, dont il n’est jamais fait mention. Comme chez Laclos, la relation qu’entretiennent les deux amants principaux est ambiguë ; comme chez Laclos, ils agissent, sinon par insouciance, du moins avec légèreté ; comme chez Laclos, certains protagonistes secondaires finissent par pâtir des « jeux » des autres et en souffrir.

C’est bien une tragédie à laquelle on a affaire, comme le signale l’exergue de Racine. Une tragédie silencieuse, presque imperceptible, où il n’y a ni « sang » ni « morts ».

bernsteinToutefois, malgré les ressemblances avec le roman de Laclos, c’est avant tout un « roman situationniste » et non une simple réécriture que nous offre l’auteur : il s’agit de s’éloigner de tout ce qui fait la réalité en construisant un monde clos, isolé, qui fonctionne avec ses propres règles et son propre arbitrage, et où les personnages sont conscients de leur irréalité.

Nous sommes des personnages de roman

disent-ils. Gilles et Geneviève sont cependant probablement une incarnation littéraire de la relation entre Guy Debord et Michèle Bernstein…

En ce qu’il est vite devenu introuvable, ce roman a été considéré pendant longtemps comme une légende littéraire. Grâce à Allia, on peut désormais le redécouvrir !

Venez écouter la délicieuse et espiègle Michèle de 1960, qui explique la genèse de son texte :

C’est bien, pour des personnages de roman, d’aller sur la Côte d’azur, vous ne trouvez pas ?

Carte d’identité

  • Titre : Tous les chevaux du roi
  • Auteur : Michèle Bernstein
  • Genre : roman
  • Date de publication : 1960
  • Édition : Allia
  • Nombre de pages : 117

Un extrait

« Peu à peu, l’atelier se vidait. Seul notre groupe ne bougeait pas. Au contraire, la cuisine accueillit d’autres éléments qui avaient passé la soirée ailleurs. L’un deux salua et présenta le jeune homme, qui s’appelait Bertrand. Nous nous serrâmes pour leur faire de la place. Bertrand, qui était venu à côté de moi, passa un bras derrière mes épaules. Tous les amis présents auraient pu le faire sans que j’y prête attention. Mais un bras inconnu n’a pas le même goût, ce contact me troublait. Et je ne savais donner aucune signification à ce geste, qui pouvait avoir été fait sans y penser. Je fis donc semblant de ne pas m’en apercevoir, alors que je n’osais même plus bouger.

J’aurais voulu tourner la tête pour le regarder. Il me plaisait beaucoup. Mais, décemment, je ne pouvais pas le faire. Cette situation me parut absurde. Je me levai et pris congé, pour voir.

Comme il arrive, ce fut le signal d’un départ général. Dans la rue, une fois toutes les mains serrées, ne restèrent que ceux d’entre nous qui habitaient près et rentraient à pied. Bertrand était toujours là. 

Nous marchions sans hâte. À chaque croisement, quelqu’un s’éloignait. Bertrand et moi parlions presque bas : c’étaient des phrases vides du petit matin. La fatigue de la nuit était passée. Quand vint mon tour de les quitter, je n’en dis rien, et continuait à suivre. À la fin, Bertrand et moi étions seuls. »

Publicités

Une réflexion sur “Tous les chevaux du roi – [Michèle Bernstein]

Envie de réagir à cet article ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s