Dans le silence du vent – [Louise Erdrich]

dans-le-silence-du-ventAprès la tempête de la rentrée littéraire vient celle des nombreux prix de novembre. La France en compte beaucoup de prestigieux, mais avant de se plonger dans le Goncourt annuel ou le Renaudot, allons faire un tour du côté américain. Dans le silence du vent, le dernier roman de Louise Erdrich, auteur amérindienne, a déjà obtenu le National Book Award, « la plus prestigieuses distinction littéraire américaine« . On ne prenait donc pas beaucoup de risque sur la qualité du roman (conseillé par mon libraire). Quant à savoir s’il m’a plu, la réponse est : OUI.

Écrire un roman sur un sujet aussi dur que le viol sans tomber dans le pathos est un pari difficile à tenir, mais que Louise Erdrich réussit à la perfection. De même que dans Ceux d’à côté, de Laurent Mauvignier dont on a déjà parlé sur le blog, qui traite de ce sujet, le mot « viol » n’est que rarement prononcé, faisant de l’acte en lui-même l’illustration d’une violence quasi indicible. Il est le fond de l’histoire mais la scène n’est jamais décrite.

L’événement, et ce qui s’ensuit, est décrit du point de vue de Joe, un adolescent de 13 ans. Un adolescent amérindien des années 80, un garçon tout ce qu’il y a de plus « normal » : il est fan de Star Trek, fait du vélo avec ses copains, regarde les filles sans les comprendre, boit des bières et fume en cachette. Tout ce qu’il y a de plus normal, sauf que sa mère, la victime du viol, est en train de lui échapper et de disparaître au monde et à sa famille. Comment un jeune garçon, avec sa vie insouciante d’écolier en vacances, appréhende-t-il un tel drame ?

Elle s’élevait vers un lieu d’extrême solitude dont on risquait de ne jamais la ramener

raconte-t-il.

C’est là toute la beauté du roman que de nous mettre face à la violence ressentie par Joe, et de montrer avec quelle maturité et quel sens de la justice il tente de trouver une explication, et surtout, un coupable. L’injustice dont sont victimes les habitants, et plus particulièrement les femmes de la réserve est prégnante ; l’auteur en fait mention dans sa postface :

« L’action de ce livre se déroule en 1988, mais l’enchevêtrement de lois qui dans les affaires de viol fait obstacle aux poursuite judiciaires sur de nombreuses réserves existe toujours. Le « Labyrinthe de l’injustice », un rapport publié en 2009 par Amnesty International, présentait les statistiques suivantes : une femme amérindienne sur trois sera violée au cours de sa vie (et ce chiffre est certainement supérieur car souvent les femmes ne signalent pas les viols) ; 86 pour cent des viols et des violences sexuelles dont sont victimes les femmes amérindiennes sont commis par des hommes non-amérindiens ; peu d’entre eux sont poursuivis en justice. […] »

Plus que le viol, c’est ainsi la société amérindienne que Louise Erdrich fait exister. En donnant une voix à cet adolescent qui vit un drame familial, elle montre la difficulté d’une justice quand les lois sont si peu favorables à son application. Le père, juge tribal, tente de trouver une issue au milieu de ses liasses de procès, il met à distance l’horreur en la soumettant aux textes de lois ; sa justice s’oppose en quelque sorte à celle de Joe, qui ressent intérieurement l’impérieux besoin de la loi du Talion : rendre « oeil pour oeil, dent pour dent ».

Mon dessein, c’est de raconter des histoires qui permettent de découvrir les mythes cachés dans les profondeurs du quotidien, si sombre soit-il

explique Louise Erdrich. Pari tenu : le roman dépasse son propre objet pour devenir l’illustration d’une société, et, en son coeur, de l’individu aux prises avec un réel qu’il ne comprend pas.

Le jury américain ne s’est donc pas trompé : un grand prix pour un grand roman !

Carte d’identité

  • Titre : Dans le silence du vent
  • Auteur : Louise Erdrich
  • Traductrice : Isabelle Reinharez
  • Titre original : The Round House
  • Genre : roman
  • Date de publication : 2012
  • Édition : Albin Michel
  • Nombre de pages : 333

Un extrait

« Je vous ai entendus tous les deux. Que faisiez-vous dehors ?
On était en train de creuser.
De creuser quoi, une tombe ? Ton père creusait des tombes autrefois.
J’ai repoussé son bras d’une secousse et me suis écarté d’elle. Son allure d’araignée était repoussante, et ses paroles étaient tellement étranges. Je me suis assis sur la chaise.
Non, maman, pas des timbres. Je parlais d’un ton prudent. On travaillait la terre de ton potager. Et avant, je plantais des fleurs. Des fleurs à regarder, pour toi, maman.
À regarder ? À regarder ?
Elle s’est retournée, m’a présenté son dos. Ses cheveux sur l’oreiller étaient raides et gras, toujours noirs, à peine quelques fils gris. J’apercevais nettement son épine dorsale sous la mince chemise de nuit, chaque vertèbre saillait, et ses épaules formaient des bosses. Ses bras se réduisaient à des baguettes.
Je t’ai préparé un sandwich.
Merci, mon chéri, a-t-elle murmuré.
Tu veux que je te fasse la lecture ?
Non, ça va.
Maman, il faut que je te parle.
Rien.
Il faut que je te parle, ai-je répété.
Je suis fatiguée.
Tu es toujours fatiguée, pourtant tu dors tout le temps.
Elle n’a pas répondu.
C’est une simple remarque, ai-je dit.
Son silence m’énervait.
Tu ne peux donc pas manger ? Tu te sentirais mieux. Tu ne peux donc pas te lever ? Tu ne peux donc pas… revenir à la vie ?
Non, a-t-elle répliqué aussitôt, comme si elle aussi y avait réfléchi. Je ne peux pas. Je ne sais pas pourquoi. Je ne peux pas, c’est tout.
Elle me tournait toujours le dos et un léger tremblement a démarré dans ses épaules.
Tu as froid ? Je me suis levé et j’ai remonté la couverture sur ses épaules. Puis je me suis rassis sur la chaise.
[…]
Maman, écoute. Tu ne veux donc pas qu’on l’attrape ?
Elle a rouvert les yeux. C’étaient des gouffres noirs. Elle n’a pas répondu.
Maman, écoute. Je vais le trouver et je vais le faire craquer. Je vais le tuer pour toi.
Elle s’est assise d’un coup, réactivée, comme si elle revenait d’entre les morts. Non ! Pas toi. Surtout pas. Écoute, Joe, il faut que tu me le promettes. Ne t’en prends pas à lui. Ne fais rien.
Mais si, maman.
Ce violent sursaut qu’elle a eu a déclenché quelque chose en moi. J’ai continué à la tarabuster. »

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