[Les Écrits Vains]

[Cycle Jérôme Ferrari #3] – Dans le secret

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Deuxième roman de Jérôme Ferrari, Dans le secret (2007) contient déjà en germe les thèmes récurrents dans son oeuvre. Sur la vacuité du monde, sur la faute, sur la profondeur et la complexité des agissements humains, l’auteur livre un roman ardent, déjà annonciateur de la force et de la maturité stylistique qu’on trouve dans ses oeuvres plus récentes.

Ce ne sont pas seulement les hommes qui meurent, les mondes meurent aussi d’une vraie mort, aussi définitive que celle des hommes.

L’obsession de Jérôme Ferrari pour les « mondes » habités par l’homme, fragiles et périssables, passe ici, comme dans Le Sermon sur la chute de Rome, par la description d’un bar corse sans prétention. Antoine, la quarantaine, en est le propriétaire, et succombe chaque soir aux tentations (sexe et alcool) que l’univers de la nuit multiplie. Son monde clôt et illusoire, à côté duquel l’amour sacré qu’il voue à sa femme ne semble pas menacé, finit par s’effriter quand il doute de la sincérité de celle-ci. Il se tourne alors vers son frère Paul, lequel vit reclus au village, en ermite.

Leurs deux mondes se trouvent alors confrontés, dans une angoisse qui ne fait que croître, ajoutant aux mensonges et à l’égoïsme de l’un la lâcheté et le désarroi de l’autre. Les relations familiales distendues sont perçues à travers le prisme de leur désunion. Des éclairs d’innocence et de bonté, apportés notamment par la fille d’Antoine, Agathe, viennent rappeler à chacun l’hypocrisie qui les anime.

Avec des plongées dans l’histoire familiale, trois siècles plutôt, on est amené à saisir le tragique de ces existences, où se répètent inlassablement l’incroyance des hommes, leurs rêves matérialistes, leurs fautes et leurs infidélités. La Corse est encore une fois le théâtre de ce drame, petite île où la mémoire des pères est prégnante et où chaque destin est exacerbé par cette filiation.

Ce n’est pas joyeux, c’est même assez sombre, mais l’ensemble, sublimé par la plume de l’auteur et traversé par des passages fulgurants, est somptueux.

Carte d’identité

Un extrait

« J’ai toujours pensé que tant qu’on est encore capable de laisser s’incarner sa souffrance, son mal-être, son abandon, peu importe, dans la musique ou la littérature, c’est encore un signe de santé, le signe que cette souffrance peut encore être magnifiée et que notre indispensable narcissisme trouve encore à s’exprimer, d’une manière juste et modeste, dans la fréquentation des oeuvres que l’on aime. Mais toutes les musiques que j’aime me donnent la nausée, elles me rendent malade, physiquement malade, la voix de Thom Yorke me donne envie de vomir et je n’ai plus touché un livre depuis si longtemps que je ne me rappelle presque plus l’importance vitale que les livres ont autrefois eue pour moi. Si je m’en souviens parfois, c’est quand je constate qu’il m’est toujours impossible de penser, de réfléchir ou de vivre sans références. Je suis un certain nombre de références qui s’articulent désormais en un système complètement clos. Comme si j’avais rejeté, non pas volontairement, mais du moins sciemment, les seules choses qui, comme le dit Nietzsche lui-même dans un aphorisme qui le trahit absolument, peuvent éventuellement faire penser que la vie n’est pas – une erreur. »

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