Vercoquin et le plancton – [Boris Vian]

Vercoquin-et-le-plancton[…] Cette oeuvre magistrale – j’entends : Vercoquin et caetera – n’est pas un roman réaliste, en ce sens que tout ce que l’on y raconte s’est réellement produit. En pourrait-on dire autant des romans de Zola ?

Dès le « prélude », on retrouve Boris Vian – Bison Ravi ! – tel qu’on l’imagine : un ton caustique, un usage jazz de la langue, une pointe d’ironie mélancolique. Il n’y a qu’à regarder ensuite le sommaire pour comprendre que le premier roman de Boris Vian est définitivement digne des suivants. « Swing chez le Major », « Dans l’ombre des ronéos », « Le Major dans l’hypoïd », « La passion des jitterbugs » : les titres des parties annoncent un roman aussi endiablé que les « surprises-party » des années 40 qu’il décrit.

Il s’agit toujours de ces surprises-parties décentes où l’on fornique par couples isolés, et seulement dans des pièces séparées de la salle de danse par au moins un rideau.

Délicieusement léger, le roman alterne entre deux univers opposés : la première partie décrit une surprise-party, dans laquelle l’alcool coule à flots, les garçons séduisent les filles et inversement, la musique bat son plein… Vian n’hésite pas à qualifier la fête chez le Major de « baisodrome« , et on ne voit pas de terme plus juste : la désinvolture générale et enjouée qui caractérise cette fête autorise une frivolité assumée dans les processus de séduction qui se répètent et s’enchaînent.

Des couples dégoutants de sueur parcouraient des kilomètres au pas de course, se prenant, se lâchant, se projetant, se rattrapant, se pivotant, se dépivotant, jouant à la sauterelle, au canard, à la girafe, à la punaise, à la gerboise, au rat d’égout, au touche-moi-là, au tiens-bien-çà, au pousse-ton-pied, au lève-ton-train, au grouille-tes-jambes, au viens-plus-près, au va-plus-loin, lâchant des jurons anglais, américains, nègres, hottentots, hot-ce-matin, bulgares, patagons, terrafuégiens, et kohêtera.

Comme toujours chez Boris Vian, la fantaisie des situations s’accompagne d’une véritable jubilation par les mots (néologismes, jeux de mots et calembours en tout genre…) et d’une verve humoristique certaine.

Lors de cette party, le Major tombe follement amoureux de Zizanie (la bien nommée) et se met en tête de demander sa main auprès de l’oncle de la demoiselle, avec l’aide de son ami Antioche…
La deuxième partie du roman décrit l’univers absurde d’une entreprise tout aussi absurde : le CNU, ou Consortium national de l’unification (dont l’activité principale et quelque peu vaine consiste à rédiger des dossiers sur tout ce qui existe), où travaille l’oncle de Zizanie. Rien n’y a de sens, même si tout y est réglé et maîtrisé, à la virgule près. Parodie évidente des complexités administratives, la description du CNU prend des allures kafkaïennes, le rire en plus.

Il était content, il avait fait du bon travail et réussi à mettre au point deux projets de circulaires à envoyer à l’Union Française des Adoucisseurs de pente, concernant les rondelettes à camemberts.

Tout se finit bien, dans un déchaînement jouissif des passions qui emporte l’auteur autant que le lecteur. Boris Vian ne s’en est pas caché : c’est sa propre jeunesse qu’il décrit, et on sent un certain vécu dans le récit de l’insouciance extrême.

À tous les nostalgiques du Paris de cette époque, les amoureux du jazz, les fervents défenseurs d’une langue ludique et inventive : Boris Vian a écrit l’oeuvre qu’il vous faut !
[Ne cherchez pas de sens au titre intrigant du roman : plusieurs théories cherchent à en donner  des significations diverses, en oubliant qu’il s’agit de Boris Vian, et que, partant, on peut miser sur un simple pied de nez à la littérature qui se prend trop au sérieux. (Il y a bien, cependant, un personnage qui s’appelle Vercoquin. Fromental de Vercoquin, même.)]

(Cette vidéo pour le seul plaisir de découvrir les multiples facettes du talent de Boris Vian)

Carte d’identité

  • Titre : Vercoquin et le plancton
  • Auteur : Boris Vian
  • Genre : roman
  • Date de publication : 1947
  • Édition : Gallimard (L’Imaginaire)
  • Nombre de pages : 196

Un extrait

« Il est fort déprimant de se trouver par mégarde dans une surprise-party qui prend un faux départ.
Car le maître – ou la maîtresse – de maison reste dans la salle vide, avec deux ou trois amis en avance, sans la moindre jolie fille car une jolie fille est toujours en retard.
C’est le moment choisi par son jeune frère pour des exhibitions aventurées – tout à l’heure, il n’osera plus. Et surtout, on l’aura bouclé.
Et l’on regarde ces deux ou trois malheureux prendre des poses plastiques dans la pièce au parquet fraîchement ciré, imitant un tel ou un tel – mais ceux-là savent réellement danser.
Eux non plus n’oseront plus, tout à l’heure…
Imaginez-vous alors que vous êtes arrivé moins tôt. Quand la fête bat son plein.
Vous entrez. Les bons compaings vous tapent dans le dos. Ceux dont vous n’avez pas envie de serrer la main dansent déjà – toujours ils dansent, et c’est pourquoi vous n’êtes pas entièrement d’accord avec eux – et d’un seul coup d’oeil, vous voyez s’il y a quelques filles disponibles. (Une fille est disponible quand elle est jolie.) S’il y en a, tout va bien : c’est encore le début de la surprise-party, elles n’ont été ni très invitées, ni très dangereusement exploitées, car les garçons qui sont venus seuls – par timidité pour la plus grande partie – n’ont pas assez bu pour avoir de l’audace.
Or, vous n’avez pas besoin de boire pour avoir de l’audace, aussi, vous venez toujours seul.
Ne cherchez pas à faire de l’esprit. Elles ne comprennent jamais. Celles qui comprennent sont déjà mariées. »

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