Pornstar – [Anthony Sitruk]

« La porno-graphie est, de manière constitutive, littera, inscription. Ce n’est pas quelque pulsion, en deçà de tout langage, mais un ensemble diversifié de pratiques sémiotiques contraintes, inscrites dans l’histoire, qui ont une finalité sociale, qui se distribuent en types et en genres associés à certains supports et à certains modes de circulation. De toute façon, comme il s’agit de paralittérature, on ne peut pas adopter le point de vue littéraire traditionnel qui, privilégiant la valeur esthétique, ne s’intéresse qu’aux textes qui sortent de l’ordinaire. »

La littérature pornographique est ainsi présentée par Dominique Maingueneau*. Mais où commence la littérature ? Où s’arrête-t-elle ? L’écriture pornographique est-elle de la « paralittérature » ou autre chose ? Peut-on faire de l’esthétique avec de la pornographie ?

La pornographie est un type d’écrit à intention, alors que la littérature est un type d’écrit sans intention. Et c’est la même raison qui empêche de fusionner les deux et de faire de la littérature avec de la pornographie.

dit avec justesse Charles Dantzig dans Pourquoi lire ?

La pornographie représente, ou évoque clairement, un aspect de la nature, ou de l’activité sexuelle d’un ou plusieurs êtres humains. Et son effet principal (le seul parfois) est de stimuler la libido de l’usager, quelle que soit l’intention du créateur.

(C.J. Bertrand, A. Baron-Carvais, Introduction à la pornographie)

L’effet recherché sur le lecteur est donc toujours le même, et déterminé à l’avance (« stimuler la libido »), mais « parfois », cet effet n’est pas le seul… Petit exemple / tour d’horizon avec Pornstar, premier roman d’Anthony Sitruk.

Avant de concerner directement l’univers du cinéma pornographique, Pornstar raconte l’histoire d’un déclin et d’une rédemption. Alan, la soixantaine, est une ancienne gloire du cinéma porno qui ne survit plus que de petits boulots misérables (travail dans un sex-shop, « boute-en-train » dans un club libertin, petites vidéos mal payées pour le net…). Il est encore parfois sollicité pour répondre aux questions des journalistes sur son passé de star du porno. Déprimé, aigri, fatigué et plein d’amertume, Alan mène une vie qui lui « fout le moral en l’air » : enchaîner les vidéos avec un réalisateur véreux, traîner dans les bars avec son meilleur ami qu’il entretient plus ou moins, se taper des débutantes qui pourraient être ses filles et dont, ne sachant rien d’elles, il ne peut s’empêcher d’imaginer la vie gâchée et les rêves d’enfant brisés…

Toute la différence avec la littérature érotique est là : l’auteur nous montre tout, dans un langage cru, et on ne l’en blâme pas, tant les descriptions hyper réalistes nous donnent à lire le malaise du personnage et ce qu’il y a de désespérant dans le sexe froid, mécanique et répétitif. Les mots sont pourtant bien choisis, vulgaires mais adaptés aux situations.

Ce récit, qui s’appuie sur une histoire vécue (comme le signale l’auteur en exergue**), a pour intérêt principal de décrire l’univers du porno sans complaisance ni fausse nostalgie. Au-delà des scènes de sexe très crues, une certaine émotion se dégage, qu’on n’attendait pas. On se prend de pitié pour Alan, on se penche avec lui sur son passé « glorieux », on espère de nouveau avec lui. Car le récit s’ouvre sur une brèche lumineuse : Alan se voit proposer un rôle dans un film grand public et l’amitié qu’il a nouée avec AliX, une jeune starlette avec qui il a tourné, semble déboucher sur des sentiments plus forts et inespérés. Fin ouverte mais optimiste, donc.

L’écriture pornographique (et non pas érotique, encore une fois) prend ici son propre objet comme sujet du récit, dans une mise en abîme intéressante. Il s’agit plus d’un récit sur la pornographie qu’un récit pornographique, car le but recherché n’est manifestement pas de « stimuler la libido » du lecteur***. Outre le « name dropping » sur les stars du porno qui peut laisser perplexe quand on ne connaît pas le milieu, cette incursion dans l’univers du X trouve un juste équilibre entre mécanique des corps et imprévisibilité du coeur.

Merci à l’auteur et à l’éditeur pour l’envoi de ce roman.

* Maingueneau Dominique, La littérature pornographique, Armand Colin, 2007.
** « Ce livre s’inspire d’une histoire vraie. Les événements décrits dans ce livre ont eu lieu à Paris en 2012. À la demande du principal intéressé, qui m’a relaté cette histoire, certains noms ont été modifiés. Pour le reste, tout est raconté tel que cela m’a été rapporté, sans rien omettre, sans rien cacher. »
*** 
C.J. Bertrand, A. Baron-Carvais, op. cit.

Carte d’identité

  • Titre : Pornstar
  • Auteur : Anthony Sitruk
  • Genre : récit (pornographie)
  • Date de publication : 2013
  • Édition : La Musardine
  • Nombre de pages : 126

Un extrait

« Moi j’ai beau dissocier l’intellect de la queue tant que je veux, et pourtant je dissocie à mort, le fait est que quand je fourre une chatte, quelle qu’elle soit, et que j’imagine sa propriétaire enfant, je débande au quart de tour.
Et les imaginer enfant, dans une chambre d’enfant, jouant avec des jouets dans leur pyjama d’enfant, au milieu de meubles d’enfant, rêvant sans doute d’un avenir radieux loin des hôtels minables, sans caméraman ni perchiste, ça m’arrive un peu trop souvent ces derniers temps. Le surmenage ? Peut-être. Mais je me console en me disant que j’aurais des raisons de m’inquiéter si je continuais à bander en pensant à ça.
J’allume la lumière, une clope, la radio. Glissée dans un coin du miroir, face à moi, il y a une photo, Alan gamin, quand il s’appelait encore Alain et qu’il avait la vie devant lui. […] Il y a encore quelques années, cette photo avait le don de me foutre le moral en l’air pour la journée. Aujourd’hui, je regarde le miroir et je ne suis même pas sûr de reconnaître le gamin sur la photo. »

(p. 12-13)

Publicités

Une réflexion sur “Pornstar – [Anthony Sitruk]

Envie de réagir à cet article ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s