La Maladie de la mort // Théâtre du Vieux-Colombier

La Maladie de la mort… Le titre choisi par Marguerite Duras pour ce poème en prose est peu engageant, mais pour cause : ce qui y est raconté n’a ni plus ni moins à voir avec la maladie et… la mort (sociale, de l’âme, du désir, de l’amour…). Écrit alors qu’elle traverse une grave crise existentielle et que sa santé est au plus bas (Duras souffre d’une cirrhose et d’une dépression), La Maladie de la mort permettra paradoxalement à l’auteur de retrouver ensuite son énergie créatrice et sa force vitale.

Le texte

Si l’on peut discuter de la catégorie générique de « poème en prose » dans laquelle est souvent rangé La Maladie de la mort, on peut surtout noter que c’est avant tout un récit qui résiste à toute catégorisation (générique ou autre). Court texte écrit à la 2e personne du pluriel, qui s’adresse à la fois au lecteur/spectateur et à un homme en particulier, La Maladie de la mort est un huis-clos oppressant, qui rassemble un homme et une femme dans une chambre sans que l’on sache trop pourquoi ni comment ils sont là. L’homme a peut-être payé la femme pour qu’elle reste avec lui « plusieurs jours » et lui apprenne à aimer, Ce qui est mis derrière le verbe « aimer » demeure cependant mystérieux : relations sexuelles authentiques ? approche métaphysique du corps ? amour platonique ? « Elle » affirme à « Lui » qu’il est malade, qu’il est atteint de la « maladie de la mort » : s’agit-il de l’absence de désir ? de l’étrangeté à l’autre ? de l’impossibilité d’entrer en contact avec son semblable ? d’une « mort vivante » ? Ou bien tout cela en même temps ? Le lecteur est laissé dans l’indécision. À la fin, la femme disparaît, elle qui est comme une morte, allongée dans ses draps blancs. L’homme s’interroge puis abdique définitivement.

De toute l’histoire vous ne retenez que certains mots qu’elle a dits dans le sommeil, ces mots qui disent ce dont vous êtes atteint : Maladie de la mort.
Très vite vous abandonnez, vous ne la cherchez plus, ni dans la ville, ni dans la nuit, ni dans le jour.
Ainsi cependant vous avez pu vivre cet amour de la seule façon qui puisse se faire pour vous, en le perdant avant qu’il soit advenu.

Le texte trouve son intérêt en lui-même, par le dialogue intérieur qui se construit dans l’esprit du narrateur mais aussi entre Lui et Elle, et enfin entre Lui et le lecteur.

La mise en scène

Le parti pris de la mise en scène semble être de mettre l’accent sur l’étrangeté de cette scène hors du temps. La scène se compose seulement d’un lit sur lequel la femme dort, silencieuse et immobile, d’une porte au fond, et d’un écran sur lequel passent des images pour le moins perturbantes : mer d’icebergs où se noient des animaux et des hommes, deltaplanes et canadaires, femme qui lit dans le métro, homme et femme enlacés, photos de Marguerite Duras… Parfois des extraits du texte défilent. Le pouvoir de captation de l’écran est omniprésent et gêne la représentation dans la mesure où le lien avec le texte n’est que très ténu.
La diction du comédien Alexandre Pavloff, très forcée et hachée, vise sans doute à renforcer la dimension poétique du texte, mais peut laisser perplexe, car il s’agit bien d’une interprétation personnelle du texte de Duras, qui laisse place à toutes sortes d’hypothèses.
Adapter La Maladie de la mort au théâtre n’est donc finalement pas essentiel et n’apporte rien au texte : il est certains récits qui se passent d’une mise en spectacle et méritent plus une lecture intime. Celui de Duras semble en faire partie.

Carte d’identité

  • Titre : La Maladie de la mort
  • Auteur : Marguerite Duras
  • Date de publication : 1982
  • Mise en scène : Muriel Mayette-Holtz
  • Avec : Alexandre Pavloff (Lui), Suliane Brahim (Elle).

Jusqu’au 29 janvier
Théâtre du Vieux-Colombier
21, rue du Vieux-Colombier
75006
01 44 39 87 00

Pour aller plus loin :

Extrait

« Vous devriez ne pas la connaître, l’avoir trouvée partout à la fois, dans un hôtel, dans une rue, dans un train, dans un bar, dans un livre, dans un film, en vous-même, en vous, en toi, au hasard de ton sexe dressé dans la nuit qui appelle où se mettre, où se débarrasser des pleurs qui le remplissent.

Vous pourriez l’avoir payée.
Vous auriez dit : Il faudrait venir chaque nuit pendant plusieurs jours.
Elle vous aurait regardé longtemps, et puis elle vous aurait dit que dans ce cas c’était cher.
Et puis elle demande : Vous voulez quoi ?
Vous dîtes que vous voulez essayer, tenter la chose, tenter connaître ça, vous habituer à ça, à ce corps, à ces seins, à ce parfum, à la beauté, à ce danger de mise au monde d’enfants que représente ce corps, à cette forme imberbe sans accidents musculaires ni de force, à ce visage, à cette peau nue, à cette coïncidence entre cette peau et la vie qu’elle recouvre.
Vous lui dîtes que vous voulez essayer, essayer plusieurs jours peut-être.
Peut-être plusieurs semaines.
Peut-être même pendant toute votre vie.
Elle demande : Essayer quoi ?
Vous dîtes : D’aimer. »

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2 réflexions sur “La Maladie de la mort // Théâtre du Vieux-Colombier

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