American Psycho – [Bret Easton Ellis]

American PsychoLe livre qui a ébranlé l’Amérique : American Psycho est souvent présenté ainsi. Un livre choc, furieux, scandaleux, déchaîné, violent, qui n’en finit pas de faire couler de l’encre et de provoquer des frissons. Sorti en 1991, le roman de Bret Easton Ellis a pourtant été adapté au cinéma et l’on pourrait penser que 20 ans après, l’effet tapageur se serait estompé. Si les Européens se rient de cette Amérique contradictoire, qui ne supporte pas de voir sa propre violence ainsi explicitée dans une oeuvre littéraire, ce livre est loin de laisser les lecteurs indifférents (qu’on l’abandonne après 30 pages ou qu’on se laisse happer par son flux hypnotique).

On n’a pas attendu R.L. Stevenson et son Dr Jekyll and Mr Hyde pour écrire le mythe du dédoublement de personnalité. C’est devenu un topos littéraire que BEE exploite à la perfection. Homme d’affaires new-yorkais le jour, Patrick Bateman est serial killer la nuit. À 26 ans, il est à la tête d’une grande entreprise financière, gère des gros portefeuilles, fréquente un cercle restreint de privilégiés, déjeune dans les restaurants les mieux cotés de New York,  va dans les boîtes de nuit les plus élitistes, possède un grand appartement au mobilier design et décoré avec goût.  Pour couronner le tout, Patrick est beau, élégant, habillé avec classe. En un mot, c’est, en façade, le parfait golden boy ou yuppie.

Mais la nuit, il laisse libre court à ses pulsions les plus violentes et sa haine n’a presque pas de limites : haine des noirs, des étrangers, des homosexuels, des clochards, des femmes… Il torture, viole, tue, de sang froid et sans états d’âme autre que la jouissance évidente devant sa propre cruauté. Pris dans l’engrenage de ses propres délires psychopathes, il se souvient de tout mais ne regrette rien

La force du roman et de l’écriture de Bret Easton Ellis réside dans sa capacité à brouiller les repères du lecteur : entre délire maniaque et réalisme des situations, le récit en première personne évolue de manière subtile entre deux univers, celui du raffinement (culinaire, vestimentaire, artistique, professionnel) et celui de la sauvagerie inouïe. Une évolution se fait également au fur et à mesure que le roman avance : Bateman a de plus en plus de mal à se contrôler en public, et ne peut s’empêcher de dire tout haut ce qu’il pense des gens qui l’entourent. Personne, cependant, ne semble l’entendre ni remarquer quoi que ce soit.

La confusion est d’ailleurs de plus en plus en générale : pour accentuer l’inanité du monde dans lequel évolue Bateman, les personnes qu’il fréquente passent leur temps à se tromper de noms, à se confondre entre eux, signe d’une perte d’identité individuelle des personnages, à laquelle Bateman tenterait vainement d’échapper.

La fin interroge sur la réalité des scènes de violence que le roman a déroulés sous nos yeux : tout cela n’a-t-il été qu’imaginé ? Les délires misanthropiques et psychopathes du narrateur n’ont-ils eu lieu que dans son esprit malade ? Au lecteur de se faire son opinion. Le roman se clôt sur une image prophétique : le narrateur aperçoit un panneau sur lequel est écrit SANS ISSUE – reflet de sa propre existence.

Mis à part la constante énumération de marques (notre serial killer possède l’incroyable capacité de deviner les marques portées par les personnes qu’il fréquente – inutile de préciser qu’une personne qui ne porte pas de vêtements de luxe n’a, à ses yeux, aucune valeur), ce roman, pour peu qu’on accepte qu’il est choquant à dessein, révèle une fois de plus le talent de Bret Easton Ellis en tant qu’écrivain d’une Amérique paradoxale et désorientée.

Carte d’identité

  • Titre : American Psycho
  • Auteur : Bret Easton Ellis
  • Genre : roman
  • Date de publication : 1991
  • Édition de poche : 10-18
  • Nombre de pages : 527

Un extrait

« En hors d’oeuvre, j’ai commandé des radis nains avec une espèce de calmar d’élevage. Anne et Scott ont pris tous deux le ragoût de baudroie aux violettes. Courtney a failli s’endormir au moment de consulter la carte, mais avant qu’elle ne glisse de sa chaise, je l’ai attrapée par les épaules et l’ai remise d’aplomb, tandis que Anne commandait pour elle quelque chose de simple et de léger, du pop corn cajun, par exemple, ce qui n’était pas inscrit au menu, mais comme Anne connaît Noj, le chef, il en a préparé une petite fournée… Spécialement pour Courtney ! Scott et Anne insistaient pour que nous prenions tous une espèce de poisson rouge carbonisé mais saignant, une spécialité du Deck Chairs qui, par chance pour eux, figurait comme plat sur l’un des menus types que Jean m’avait préparés. Sinon, s’ils avaient malgré tout insisté pour que je le commande, il y avait toutes les chances pour que cette nuit – après Late Night With David Letterman -, j’eusse débarqué dans leur studio, vers deux heures du matin, pour les massacrer à coups de hache, obligeant d’abord Anne à regarder Scott se vider par les plaies béantes de sa poitrine, après quoi j’aurais trouvé un moyen d’aller jusqu’à Exeter, où j’aurais renversé une pleine bouteille d’acide sur le visage de leur fils, avec ses yeux bridés et sa bouche en fermeture éclair. Notre serveuse est un petit trésor. Elle porte des escarpins à bride en lézar garnis de glands en fausses perles dorées. J’ai oublié de rapporter les cassettes au magasin de vidéos, ce soir, et je me maudis en silence, tandis que Scott commande deux grandes bouteilles de San Pellegrino. »

(p. 131-132)

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