Pâle sang bleu – [Alizé Meurisse]

Est-il encore possible aujourd’hui de renouveler la langue et le rapport au monde qu’elle implique ? Alizé Meurisse nous prouve que oui. Avec Pâle sang bleu, son premier roman, elle expérimente le genre romanesque dans ce qu’il a d’hybride et n’hésite pas à déconstruire les mots, la phrase, la structure même du récit. La poésie s’invite à de multiples reprises, le soutenu et la préciosité côtoient le familier et le vulgaire, dans un mélange hétéroclite qui contient en lui-même sa propre cohérence. En bref, c’est presque à lire comme un poème en prose : toute la sensibilité de la poétesse éclate, page après page.

Pâle sang bleu : ce titre énigmatique sonne comme une promesse. On s’attend à une écriture qui ne se prend pas au sérieux (palsambleu !), à un récit qui détone, à de la profondeur sous la légèreté apparente (le sang). C’est exactement ce qu’on a. En alternant les points de vue (d’un chapitre à l’autre et parfois d’un paragraphe à l’autre), Alizé Meurisse crée une confusion volontaire dans la narration et entre les personnages. Tous s’expriment en première personne mais les voix s’entremêlent pour ne faire qu’une.

J’aimerais tant te jeter mon coeur à la figure.

L’histoire est simple en apparence : Charles et Manon, adolescents désorientés, sont obligés de se débrouiller sans leur mère, internée en hôpital psychiatrique. Manon travaille en tant que serveuse et rencontre Johnny, à peine plus âgé qu’elle : celui-ci veut immédiatement l’épouser. Sans le sou, il parvient à escroquer une bande de voyous pour leur soutirer une bague de fiançailles hors de prix, sans la payer. Les voyous, on s’en doute, ne sont pas animés de bons sentiments et se vengent en assassinant Manon. Johnny, ayant perdu sa raison de vivre, finit par trouver la mort également. D’autres personnages, attendrissants, atypiques, fous ou juste rêveurs, gravitent autour de ce petit noyau tragique et contribuent à tisser des liens entre le monde désenchanté des adultes et le monde nostalgique de l’enfance et de la jeunesse.

Alizé MeurisseCe roman d’initiation ne ressemble à aucun autre : la passion (amoureuse et vitale) n’est pas qu’un sentiment, elle mène à des effusions de sang et à la mort. L’insouciant chagrin d’amour de l’enfance devient chez Alizé Meurisse deuil profond et trop réel. On ressent puissamment, avec les personnages, toutes les émotions qui sont très finement retranscrites par l’auteur, et dans lesquelles une certaine folie affleure.

Cette histoire de grands enfants livrés à eux-même fait cruellement penser aux Enfants terribles de Cocteau, une dose de violence en plus. Alizé Meurisse, qui en plus d’être auteur, est artiste aux talents multiples, nous offre une littérature exigeante de sensibilité et de beauté, refusant la fadeur qui est trop souvent le lot de ce genre de roman sur la jeunesse.

Un roman et un auteur à découvrir sans tarder !

Carte d’identité

  • Titre : Pâle sang bleu
  • Auteur : Alizé Meurisse
  • Genre : roman
  • Date de publication : 2007
  • Édition : Allia
  • Nombre de pages : 142

Un extrait

« T’es dans ton lit, tu fermes les yeux, tu serres les dents, t’as froid dans tes draps humides, tu peux pas dormir. Tu sais plus quoi penser, ton esprit regimbe devant ces pensées, tu ne sais plus d’où viennent tous ces mots qui tournoient dans ta tête, tu ne sais plus où tu es ni qui tu es. T’es dans ma tête, tu es moi ! Moi !… vieux Charlot.
La pièce est tellement enfumée que les draps sentent le tabac froid. Je m’entends respirer péniblement, mes poumons sont niqués et remplis d’un nuage, j’ai l’impression d’avoir avalé le voile de la mariée, ou serait-ce mon linceul ? J’entends mes os chanter cette berceuse empoisonnée, je suis charmée par le rythme de mes propres mots qui m’enterrent un à un. La nuit est sale sous mes ongles quand je la griffe de désespoir. Les papillons de nuit ne volent pas autour de la lumière vaseuse, il n’y a que des fantômes qui ont peur du noir et l’ombre des papillons qui dansent sur le mur. Je suis perdu au beau milieu de nulle part.
Je ne suis pas éveillé mais je suis conscient, et je ne respire pas, je panique. Tout à coup je me redresse et mes poumons se regonflent. Mes yeux sont fixés droit devant, épinglés comme des papillons et bordés de cils emmêlés. Les basses s’amplifient, je suis aveugle. Mon coeur bat plus vite qu’un cheval furieux au galop, il me bat. Mon sang boue dans mes veines sous pression, renflées et douloureuses, mes ongles me font mal. Des essaims d’abeille jaillissent de mes oreilles. Je suis englué dans cet air chaud, je suis un insecte dans la résine. Le temps s’accélère, et on peut voir les murs s’effriter et pourrir. Je ne peux pomper que l’odeur de ma propre sueur, amère et salée. Je brûle. Je suis né. Une fois de plus. Rien ne peut rassasier ma faim, rien ne peut arrêter ma colère, connard ! »

(page 12-13)

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