La Conjuration – [Philippe Vasset]

Roman des étudiants #2

La quatrième de couverture de La Conjuration est engageante : « J’ai créé une secte. C’était, au départ, une entreprise purement commerciale. Jusqu’à ce que j’y prenne goût : fonder une religion est la dernière oeuvre possible. » Faire des sectes un sujet de roman, y ajouter une dimension spéculative, jouer sur la frontière floue entre religion et idéologie : l’idée de départ est originale et intrigante. Mais malgré cela, le récit peine à captiver, à vouloir trop briser les codes et présenter l’humanité comme une armée de fantômes, la ville comme une jungle aux profondeurs inconnues et la banlieue comme un maillage de « zones blanches », lieux secrets et inexistants.

Le narrateur est un marginal, et heureusement. Il revient de « trois ans d’exil » et vit de spéculations et d’eau croupie. Il occupe ses journées en décortiquant les moindres parcelles de terrain inoccupées d’Île de France, se promène dans des bâtiments vides, découvre des passages insoupçonnés, des caves, des rails, des parcs, des chantiers et des constructions diverses. Il retrouve un jour André, un « auteur » dont il a préfacé un ouvrage : ensemble, ils décident de créer un groupuscule, dans le but bien déterminé de gagner de l’argent.

Georges Orwell a écrit en 1938 : « Créer sa propre religion doit être une affaire très profitable. » Je suis d’accord avec cette analyse. Alors je monte ma petite affaire.

Le récit avance lentement, entrecoupé d' »études » que le narrateur fournit à son acolyte André (afin de trouver un lieu idéal, un concept original, des adeptes dociles…). Mais qui veut lire un traité de géographie urbaine à la place d’un roman (qui pourrait être, malgré tout, passionnant) ? L’écriture suit en effet la logique qu’elle tente de mettre au jour, une logique de la documentation et de la circulation physique. On suit le narrateur dans sa progression et ses pérégrinations mentales. On marche avec lui, on découvre des lieux dont les noms semblent à la fois proches et lointains. Certains passages ne manquent pas de charme, notamment quand le narrateur apprend à s’introduire dans des lieux sécurisés. Mais on ne voit pas où l’auteur ni le narrateur veulent en venir. Le secret n’est jamais percé.

On a l’impression au départ d’un puzzle qui se reconstituerait de lui-même à la fin. Mais le roman piétine, jusqu’à la partie finale où tout se débloque. Enfin, le feu prend : l’idée d’une secte de « conjurés », quoi que obscure et mal définie, fait des adeptes (en vérité, des ombres plus que des personne(ages) incarnés). En 14 maximes, la « Conjuration » se présente comme une mini révolution pour ses membres, censés ne plus exister, ne plus être au monde, s’y dissoudre afin de renaître à eux-mêmes et aux autres.

Si la fin arrive comme une montée en puissance du récit, elle arrive trop tard : on a eu le temps de s’ennuyer et de lâcher l’affaire. Je n’ai pas été convaincue, tout simplement (et je dois avouer avoir accéléré ma lecture pour terminer ce roman, afin d’en comprendre le propos… Mais sans doute n’y a-t-il rien à comprendre et l’auteur nous emmène-t-il avec lui dans une vaste fumisterie.)

Lu dans le cadre du prix Le Roman des Étudiants 2014.

Carte d’identité

  • Titre : La Conjuration
  • Auteur : Philippe Vasset
  • Genre : roman
  • Date de publication : 2013
  • Édition : Fayard
  • Nombre de pages : 206

Un extrait

« Glissant sans fin sur ces sols immaculés, j’ai invoqué en silence les forces de la désaffection, priant pour que dans dix, vingt ans, Le Millénaire connaisse une faillite ignominieuse et soit contraint d’abandonner ses « espaces de convivialité », ses décorations joviales et ses vitrines proprettes aux squatteurs et aux vandales.
La tête pleine d’images de ruines et de désastres, je me suis arrêté, juste avant la sortie, devant un local retraçant l’histoire du centre. Parmi les photographies et les plans, l’architecte Antoine Grumbach (« marchand de ville », comme il se qualifiait lui-même dans un film diffusé en boucle) avait exposé quelques livres dont la lecture avait supposément inspiré la conception du Millénaire. Parmi ces ouvrages figuraient « Molloy » de Beckett, « Ulysse » de Joyce et « Je me souviens » de Georges Perec. Le visiteur était censé comprendre que l’implantation du Millénaire à Aubervilliers participait de la création contemporaine la plus radicale. Que, bien sûr, c’était un espace d’achat, mais que c’était tellement plus que cela : un laboratoire pour la ville de demain, un jalon dans l’histoire de l’architecture durable, bref une véritable « fresque », presque une « vision » généreusement offerte aux regards des consommateurs venus remplir leur réfrigérateur ou s’équiper en électroménager.
Ainsi, non seulement on m’avait chassé de ma retraite favorite pour construire un centre commercial, mais on avait poussé le vice jusqu’à le faire au nom d’écrivains que j’aimais (la référence à Georges Perec, que je vénère, n’était ni plus ni moins qu’un affront personnel caractérisé). »

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