[Les Écrits Vains]

Comment j’ai mangé mon estomac – [Jacques A. Bertrand]

Publicités

Roman des étudiants #3

Jacques André Bertrand sait traiter avec légèreté de sujets graves. Ce court roman se lit avec un plaisir indéniable, malgré un terrain propice au pathos. Par sa brièveté, il ne laisse pas le loisir de s’appesantir sur le sort du narrateur, qui d’ailleurs ne le souhaite pas.

Soit, ce monde nous dévore, il attend notre disparition, mais il nous fait patienter en nous servant d’innombrables et somptueux présents.

C’est cette maxime que le narrateur (Anathole Berthaud : est-on autorisé à y voir un rapprochement avec l’auteur lui-même ?) se donne comme ligne de conduite. Atteint d’un cancer de l’estomac, il doit passer huit mois en chimiothérapie, ce qu’il conçoit plus comme un embarras quotidien que comme un réel combat. En guerre contre le personnel médical qui le traite comme un paraplégique, il prend son mal en patience en observant les us et coutumes de l’hôpital, son fonctionnement au ralenti, ses règles parfois absurdes et souvent trop contraignantes. Et nous dresse un tableau fantaisiste de cette période de sa vie.

On découvre en creux l’histoire d’Héloïse, la femme du narrateur, qui a subi elle aussi un cancer au même moment. Toutefois, affronter sa propre maladie apparaît comme une affaire individuelle dans laquelle l’autre n’a pas de rôle à jouer.

Le soir où Héloïse a fait le mur du Pavillon pour me retrouver dans ma chambre après vingt et une heures, je me suis senti terriblement malheureux. C’était méritoire d’avoir bravé le corps de garde et joué les filles de l’air pour me rejoindre en prison. Mais j’ai dû lui avouer que je me sentais encore plus mal en sa présence.

Refusant le pathos, l’auteur prend le parti de l’humour (par touches) pour parler de la maladie. Avec un peu plus de profondeur qu’il n’y paraît, il évoque la difficulté de vivre, sur le plan physique et moral, mais aussi les joies que la vie procure quand on ne s’y attend pas.

Le roman se clôt sur un dialogue du narrateur avec son estomac, qui l’invite à « faire la paix » avec lui-même.
Tendre et grave, c’est une belle découverte que ce court roman, vingtième de son auteur.

Lu dans le cadre du prix Le Roman des Étudiants 2014.

Carte d’identité

Un extrait

« À l’hôpital, ce n’est pas pareil. Dès que vous avez franchi le Rubicon, le sas des admissions, vous changez de statut. Vous êtes « en attente ». Un patient. Un individu en souffrance, étymologiquement, et invité à prendre son mal en patience. La minute d’hôpital est une unité de temps variable qui peut aller d’un quart d’heure à plusieurs heures.
Le médecin de garde doit venir vous voir dans une demi-heure : il ne passera, en coup de vent, que demain matin, et d’ailleurs ce ne sera pas le même. On vous change ce pansement « dans cinq minutes », c’est-à-dire dans une heure ou deux. Votre flacon de chimie est vide. C’est l’avant-dernier de ce séjour. Si on ne le remplace pas tout de suite, au lieu de quitter l’hôpital à dix-sept heures, vous ferez deux heures supplémentaires. Tout le monde est débordé, bien sûr. Vous aussi. Mais par autre chose. Par vous même. Dans l’expectative d’une guérison aléatoire. Ne vous plaignez pas.
– Vous n’êtes pas bien, là, au chaud ? Dehors, il gèle ! »

(page 56)

Publicités

Publicités