En finir avec Eddy Bellegueule – [Édouard Louis]

Roman des étudiants #6

Édouard Louis : le nouveau petit génie des lettres ? Les médias exhibent ce jeune homme de 21 ans depuis plusieurs semaines, et il s’agit de comprendre pourquoi. Certes, tout le monde n’a pas dirigé un ouvrage collectif sur Bourdieu à 21 ans. Tout le monde n’a pas écrit un premier roman au Seuil qui est en tête des ventes dès sa sortie. Tout le monde n’a pas réussi à fuir un milieu d’origine ouvrier violent, raciste, misogyne et misérable pour finir normalien. Et plus encore, personne, semble-t-il, n’avait réussi avec autant d’acuité à décrire ce processus de fuite contrainte. Édouard Louis, de son vrai (ancien) nom Eddy Bellegueule, l’a fait. On peut au moins lui reconnaître ça.

Avant de dire quoi que ce soit sur ce premier roman, mettons à distance les éventuels reproches faciles. Oui, il s’agit bien d’un roman de plus sur la difficulté d’être homosexuel dans un milieu homophobe. Oui, ce roman sort dans un contexte où l’orientation sexuelle des individus devient une affaire publique. Oui, Edouard Louis incarne un idéal de déclassement social. Oui, il donne à lire la très grande misère de certains milieux populaires dont on parle à peine… Bref. Oui, il peut être agaçant de constater que la presse papier, numérique, et audiovisuelle s’empare de ce personnage et de ce roman qui a tout pour faire parler de lui. D’ailleurs, s’agit-il vraiment d’un roman ? On peut en douter.

« Comment faire du littéraire avec du non-littéraire ? » (Edouard Louis)

Mais au delà de ces apparents lieux communs, En finir avec Eddy Bellegueule est un « roman » (encore une fois, catégorie générique fort discutable) sur la volonté de se conformer à un milieu qui ne correspond pas à sa véritable identité. Trajectoire de vie assez remarquable, la biographie de Edouard Louis, à fort caractère sociologique, interroge sur les appartenances sociales des individus. Où est la part de construction personnelle dans un parcours existentiel ? Y a-t-il un déterminisme social ? Quand la fuite est la dernière des solutions, peut-on parler de véritable déclassement ? Bref, c’est un récit qui fait réfléchir.

S’agit-il de littérature pour autant ? Je ne pense pas. Le style est assez aléatoire et hésitant, plutôt conventionnel. Le principe des italiques pour signaler et mettre à distance le discours de sa famille et des « gens du village » n’a rien de révolutionnaire. Rien ne heurte ni n’accroche. On est donc forcé de se concentrer sur les différents événement racontés, et sur le discours critique assez explicite produit par l’auteur. Mais on a parfois l’impression de lire un simple témoignage de vie, et non un roman. La lecture de ce livre est en effet indissociable de la figure de l’auteur, qui dès lors apparaît plus comme un sociologue (de talent, sans doute).

En finir avec Eddy Bellegueule semble signer l’entrée en « littérature » (au sens large) de son auteur, ce qui signifie en réalité qu’on attend la suite. Un début de carrière prometteur, mais cela va-t-il retomber comme un soufflé ? Pour ce qui est du buzz médiatique, il est probable que oui. Mais peut-être qu’alors, enfin, on découvrira la vraie valeur littéraire d’un vrai auteur qui ne se contente pas d’écrire pour tuer le père mais bien pour transfigurer le réel.

Pour en savoir plus sur l’auteur, vous pouvez visiter son site personnel.

Lu dans le cadre du prix Le Roman des Étudiants 2014.

Carte d’identité

  • Titre : En finir avec Eddy Bellegueule
  • Auteur : Édouard Louis
  • Genre : roman
  • Date de publication : 2014
  • Édition : Seuil
  • Nombre de pages : 220

Un extrait

« Je devais ne plus me comporter comme je le faisais et l’avais toujours fait jusque-là. Surveiller mes gestes quand je parlais, apprendre à rendre ma voix plus grave, me consacrer à des activités exclusivement masculines. Jouer au football plus souvent, ne plus regarder les mêmes programmes à la télévision, ne plus écouter les mêmes disques. Tous les matins en me préparant dans la salle de bains je me répétais cette phrase sans discontinuer tant de fois qu’elle finissait pas perdre son sens, n’être plus qu’une succession de syllabes, de sons. Je m’arrêtais et je reprenais Aujourd’hui je serai un dur. Je m’en souviens parce que je me répétais exactement cette phrase, comme on peut faire une prière, avec ces mots Aujourd’hui je serai un dur (et je pleure alors que j’écris ces lignes ; je pleure parce que je trouve cette phrase ridicule et hideuse, cette phrase qui pendant plusieurs années m’a accompagné et fut en quelque sorte, je ne crois pas que j’exagère, au centre de mon existence).
Chaque jour était une déchirure ; on ne change pas si facilement. Je n’étais pas le dur que je voulais être. J’avais compris néanmoins que le mensonge était la seule possibilité de faire advenir une vérité nouvelle. Devenir quelqu’un d’autre signifiait me prendre pour quelqu’un d’autre, croire être ce que je n’étais pas pour progressivement, pas à pas, le devenir (les rappels à l’ordre qui viendront plus tard Pour qui il se prend ?). »

(page 165-166)

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9 réflexions sur “En finir avec Eddy Bellegueule – [Édouard Louis]

      • En fait je considère qu’on peut parler de l’homophobie, de la misère sociale et intellectuelle, de l’alcoolisme, de la violence et de bien d’autres sujets délicats sans tomber dans le misérabilisme comme il le fait presque à chaque page. J’ai l’impression que c’est choc pour être choc, sans aucune réflexion derrière. Et ça me dérange profondément…

      • Pour avoir rencontré l’auteur, j’ai été étonnée de la spontanéité avec laquelle il parle de son livre, mais il s’agit d’un vrai projet, réfléchi. Presque trop.
        Le personnage est attendrissant et vrai, et c’est assez surprenant, quand on a lu le livre…
        Mais loin de moi l’idée de vouloir défendre à tout prix ce livre !

  1. Ce livre est à bien des égards gênant. Ce jeune homme se complaît à décrire un enfant, qui très jeune puisqu’il doit avoir 8 ou 9 ans, semble prendre un certain plaisir à l’humiliation et à la souffrance. L’auteur laisse effectivement comprendre qu’il existe une part de complicité entre l’enfant et ses deux bourreaux du collège et que dire des séances de sodomisation avec son cousin et ses voisins ?
    Tout cela pour nous servir la sempiternelle soupe « littéraire » de la sexualité homosexuelle masculine faite de violence et de virilité, le passage mettant en scène le rappeur crâne rasé et chaîne autour du coup serait parfait comme témoignage dans un magazine, cosmopolitan ou autre. Bref, n’est pas Jean Genet qui veut.
    Quant à la description de sa famille, elle n’apporte rien de nouveau ni en littérature ni en sociologie.

    • Je ne l’aurais pas mieux dit moi-même.
      Toutefois, je suis persuadée que la littérature est faite pour « gêner » et déranger. Si ce but est atteint, peut-être n’est-ce pas si mauvais ?
      Mais encore une fois, loin de moi l’envie de trouver à tout prix des qualités à ce livre qui pour moi n’est qu’un premier pas dans le monde de l’écriture (mais pas encore de la littérature…)

  2. Moi non plus je n’ai pas aimé, j’ai été très gênée par le style, lâche, sans maîtrise, avec des fautes de syntaxe, des erreurs de ponctuation, des parenthèses et des parenthèses, des temps , le présent et l’imparfait non maîtrisés dans le même paragraphe. J’aurais probablement accepté ça d’une ‘récit’ mais ce livre se dit ‘roman’ . J’ai du mal à croire que écrivant si mal ce jeune homme soit entré à Normale Sup …

    • La petite subtilité, c’est qu’il a été pris sur dossier et non sur concours. Mais à la rigueur, peu importe. Il y a des sots à Normal Sup, et des gens brillants qui n’y sont pas.

      Comme toi, j’ai été gênée par l’appellation « roman », et c’est d’ailleurs ce qui lui est principalement reproché. Car au-delà du style pas du tout maîtrisé, on ne voit pas bien l’intérêt littéraire de se raconter si ce n’est pour dépasser le réel. Ce que ce récit ne fait en aucune manière…

  3. Edouard Louis a composé un vrai conte social dont il est le Héros : «Un Petit Chose né chez les Gueux, les Affreux, les Laids, les Sales et les Méchants, parti de la fange des marais pour se hisser à NormalSup».
    Sauf qu’il ne s’agit que d’une belle, histoire, dont les ficelles n’apparaissent pas en première lecture.

    Premier indice : Edouard Louis se fait passer pour un «normalien» alors qu’il n’est qu’un étudiant à l’ENS. Il n’a pas passé le douloureux et si sélectif concours d’entrée en khâgne. Il a été admis sur dossier (après une Licence 2), notamment grâce à l’appui des lettres de recommandation délivrées par ses nombreux Mentors à Amiens…, pour y suivre une formation diplômante en sociologie.
    Son statut à NormalSup s’apparente à celui d’un «auditeur libre», comme celui des «auditeurs libres» qui sont admis à assister aux cours de préparation à l’agrégation.
    En aucun cas, son parcours ne peut être confondu avec le cursus des élèves-fonctionnaires de l’ENS, des « normaliens », fils de Prolo ou fils de Bourg’, REBELLES OU SOUMIS, qui ont réussi un concours très difficile d’entrée, préparent celui aussi dur de l’agrégation externe, et préfèrent, eux, se consacrer à l’étude plutôt que de courir les salons mondains, les séances de dédicaces et les PETS-titions dans l’eau !

    Mais tous les journalistes sont tombés dans le panneau misérabiliste tendu et Edouard Louis ne les a jamais contredits. Je vous invite à lire l’article de Télérama qui s’est entretenu longuement avec lui en juillet dernier. L’Intelligentsia l’a érigé en parangon de la méritocratie et de l’excellence républicaines à la Française.
    Un autre mensonge par omission qui nourrit la légende…
    Et Malheur! à ces sales fouineurs de journalistes du Courrier Picard qui ont voulu crever le décor carton-pâte en enquêtant sur le terrain !
    Réponse de l’écrivain et du militant en sociologie bourdieusienne: « Je suis un Martyr de la «lutte des classes». Imaginez ce et ceux qu’il m’a fallu défier pour arriver où j’en suis. J’ai travaillé mille fois plus qu’un-e autre.
    Si vous osez me renvoyer à la face toute l’étendue de mes contradictions, c’est parce que je suis condamné à subir le sort de tous les «transfuges de classe». J’affronte chaque jour, cette «violence symbolique» d’une classe oppressante qui s’octroie et se transmet entre-soi les codes de domination sociale et qui m’accuse de trahir ma «classe d’origine». ».

    Le Petit Chose.

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