Réparer les vivants – [Maylis de Kerangal]

Roman des étudiants #7

Plongée dans l’univers chirurgical d’une transplantation cardiaque, Réparer les vivants met le coeur au centre d’une aventure collective inouïe, organe vital tout autant que siège des affects. 24 heures dans la vie d’un coeur, immersion dans l’univers si particulier de l’hôpital,  images scannées de la douleur d’une famille… L’écriture de ce beau roman scrute la vie dans ce qu’elle a d’à la fois miraculeux et de terriblement trivial.

Ce qu’ils pensent en cette seconde je l’ignore, sans doute pensent-ils à Simon, où était-il avant de naître, où est-il désormais, ou peut-être qu’ils ne pensent à rien, captés par la seule vision de ce monde qui se dérobe graduellement pour apparaître de nouveau, tangible, absolument énigmatique -, et la proue qui fend l’eau affirme le présent fulgurant de leur douleur.

La scène inaugurale du roman donne tout son sens au récit et justifie à elle seule le style de l’auteur, cette écriture du déferlement, qui emporte, qui retourne le lecteur, cette phrase ample qui se déploie longuement avant de retomber – toujours en finesse. Cette scène, c’est celle où Simon Limbres, adolescent tout ce qu’il y a de plus ordinaire, se lève à l’aube pour aller « surfer » avec deux copains. Le temps est propice, les vagues (celles du Havre…) se forment, les garçons se lancent à l’assaut de la mer. Éreintés, ils reprennent le van pour rentrer chez eux. Mais ils ne rentreront pas car ils ont un accident. On sait peu de choses de Simon si ce n’est qu’il a une petite copine et une soif d’aventure propre à son âge.

C’est l’heure. Amorce du jour où l’informe prend forme : les éléments s’organisent, le ciel se sépare de la mer, l’horizon se discerne.

Au-delà de l’accident lui-même, c’est donc la description première de la mer et la métaphore filée du surf comme sensation primitive et communion avec la nature, qui importe. Autour de Simon se déploie tout un ballet de personnages, qui entourent son corps chacun à sa manière. Car à l’hôpital, Simon est dans un « coma dépassé », c’est-à-dire déclaré en état de « mort cérébrale ». Réalité des plus violentes, notamment pour les parents, qui voient leur fils « dormir« , mais qui doivent accepter sa mort malgré cette vision qui vient contredire la mort elle-même.

Or, comme l’auteur le mentionne à un moment, la mort cérébrale est une mort tout court. Lorsque le cerveau ne fonctionne plus, le patient est considéré comme mort au sens légal du terme. À partir de ce constat, amorcé à la fin des années 1950, le coeur n’est plus le centre du système vital, et acquiert dès lors une autre dimension. Les deux médecins qui ont « redéfini la mort » en 1959 en la caractérisant par l’arrêt de tout fonctionnement cérébral, ont par conséquent redéfini la vie, et donné à la science un sens philosophique.

Ce qui se joue dans ce roman, c’est donc une idée de la vie, qui se situe à la frontière entre trivialité et métaphysique. Le donneur et le receveur des organes passent finalement au second plan du récit, qui va chercher dans les profondeurs de la mémoire du coeur les sensations et perceptions enfouies. Au coeur de l’urgence, le récit ménage ainsi des pauses, créant un rythme quasi cardiaque, ponctué de pulsations, de sursauts, de temps morts.

Maylis de Kerangal écrit ici une sorte de tragédie à rebours, où l’unité de temps (24h), de lieu (l’hôpital et son univers) et d’action (le prélèvement d’organes et la transplantation) sont respectés, mais où la mort intervient dès le début, afin de remonter le fil de la vie interrompue.

« Soudain, ce n’est plus une absolue matière qu’elle perçoit en lieu et place du corps étendu, un matériau dont on peut faire usage et que l’on se partage, ce n’est plus une mécanique arrêtée que l’on décortique pour en réserver les bonnes pièces, mais une substance d’une potentialité inouïe : un corps humain, sa puissance et sa fin, sa fin humaine – et c’est cette émotion-là, plus que toute fontaine de sang déversée dans un bac en plastique, qui pourrait la faire tourner de l’oeil. » (p. 248)

Maylis de Kerangal a reçu pour cette 9e oeuvre littéraire le prix France Culture / Télérama (« Roman des étudiants ») 2014 et le Grand Prix RTL / Lire 2014. Et c’est mérité !

Carte d’identité

  • Titre : Réparer les vivants
  • Auteur : Maylis de Kerangal
  • Genre : roman
  • Date de publication : 2014
  • Édition : Verticales
  • Nombre de pages : 288

Un extrait

« Le coeur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d’autres provinces, ils filaient vers d’autres corps. Que subsistera-t-il, dans cet éclatement, de l’unité de son fils ? Comment raccorder sa mémoire singulière à ce corps diffracté ? Qu’en sera-t-il de sa présence, de son reflet sur Terre, de son fantôme ? Ces questions tournoient autour d’elle comme des cerceaux bouillants puis le visage de Simon se forme devant ses yeux, intact et unique. Il est irréductible, c’est lui. Elle ressent un calme profond. La nuit brûle au-dehors comme un désert de gypse. »

(p. 253)

Publicités

8 réflexions sur “Réparer les vivants – [Maylis de Kerangal]

  1. Je ne sais pas si il s’agit de « trivialité de la vie » ou plutôt d’un mélange de fragilité et d’ironie. Ton billet n’en reste pas moins excellent Lorraine et d’autant plus après la lecture de l’œuvre, qui mérite largement les récompenses reçues.

    • Tu as raison, dans « trivialité », il y a aussi fragilité et ironie : la vie qui vient démentir l’idée même de mort (sous l’apparence du sommeil paisible), la mort qui permet la vie d’une autre (par la transplantation)…
      Merci pour ton commentaire Thaïs !

Envie de réagir à cet article ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s