Les Frères Karamazov // Théâtre de l’Épée de Bois

Le Théâtre de l’Épée de Bois (La Cartoucherie, Paris 12e) met en scène jusqu’au 13 avril le célèbre et dernier roman de Dostoïevski (1880). En partenariat avec Philosophie Magazine, les metteurs en scène, les comédiens et la scénographie s’associent pour montrer toute la dimension métaphysique de cette oeuvre intemporelle.

Le texte

« Grande fresque russe » : l’expression s’applique plus que jamais à l’oeuvre de Dostoïevski, dont Les Frères Karamazov signent l’aboutissement et la maturité. Si louer la prose de ce maître incontesté de la littérature russe fait partie des poncifs auxquels n’échappe pas l’esprit le plus averti, il n’est que de rappeler la force incantatoire du texte qui se dit ici pour comprendre l’ensemble du projet romanesque (et théâtral).

Dostoïevski ne fait rien moins que développer la tragédie de l’existence humaine, la noirceur autant que la lumière qui se dégagent des âmes, le vice et la vertu confrontés, l’éternel combat de l’homme contre les forces qui l’assaillent et l’entraînent, dans un même mouvement, vers l’infiniment grand et l’infiniment petit.

L’intrigue, presque secondaire dans ce tableau mystique, tourne autour de trois frères et d’un parricide. Ces trois figures iconiques représentent chacun une part caricaturale de l’homme : Alexeï, le plus jeune, homme de foi, lutte contre l’incroyance de ses frères ; Ivan, intellectuel, matérialiste et athée, considère que l’homme doit se gouverner seul ; Dmitri, officier impulsif, symbolise selon Dostoïevski « l’homme russe », en qui s’affrontent le bien et le mal. À ces trois fils s’ajoute un quatrième, Smerdiakov, enfant bâtard et mis à l’écart par ses frères. Tous ont une raison de haïr leur père. Qui l’a assassiné ? L’essentiel ne réside pas dans la réponse, mais dans la manière dont l’intrigue déploie les passions, les jalousies et les haines de chacun, pour en extraire le sel, le fiel, et le miel. Deux femmes (Katerina Ivanovna et Grouchenka) viennent opposer raison et sentiments, vertu et sensualité, et servent de repères dans cette pièce presque exclusivement masculine.

La mise en scène

Olivier Fenoy et Cécile Maudet ont fait un double pari, et il est réussi : synthétiser une oeuvre aussi dense, et la rendre visible pour le spectateur de théâtre. Grâce à une mise en scène très réfléchie, on saisit toute la profondeur philosophique de cette littérature qui touche à la métaphysique. Très vite, le quatrième mur tombe et le spectateur fait partie de cette intrigue et de cette vie qui se joue sous ses yeux. Le sacré et le profane se confondent dans les profondeurs de l’être. On est pris de vertige devant cette épopée humaine. Le texte est déclamé sans lourdeur ni emphase excessive, le jeu d’acteur trouve un équilibre parfait entre poésie et trivialité, et entre grotesque et sublime.

Dans cette très belle mise en scène, le texte est maîtrisé, chaque parcelle fait signe vers un au-delà et les ténèbres dans lesquels est plongée la scène donnent une idée de la souffrance et de la nuit que traverse l’homme privé d’amour et de ses semblables.

« Tout comme Turner a créé les brouillards de Londres, Dostoïevski a découvert, il a révélé et revêtu d’une forme réalisée ce qui n’avait pas encore été élucidé : l’infinie complexité, la multitude de strates ou de significations de l’homme contemporain ou plutôt de l’homme éternel… Guide ténébreux et lucide dans le labyrinthe spirituel de notre âme… il a posé à l’avenir des questions que nul n’avait posées avant lui et a murmuré des réponses à des questions encore incompréhensibles. Grâce à son intuition artistique, il a vu s’ouvrir devant lui les impulsions les plus secrètes, les méandres et les abîmes les plus cachés de la personne humaine… Voilà pourquoi le roman, sous sa plume, devient une tragédie« .

(Viatecheslav Ivanov, critique de l’oeuvre de Dostoïevski)

Ne tardez pas et réservez vos places ici !

Merci à Philosophie Magazine pour l’invitation.

Carte d’identité

  • Titre : Les Frères Karamazov
  • Auteur : Fiodor Dostoïevski
  • Date de publication : 1880
  • Mise en scène : Olivier Fenoy, Cécile Maudet
  • Avec : Bastien Ossart (Dmitri Feodorovitch), Jean-Denis Monory (Ivan Feodorovitch), Gabriel Perez (Alexeï Feodorovitch), Laurent Charoy (Smerdiakov), Peggy Martineau (Grouchenka), Laurence Cordier (Katerina)…

Jusqu’au 13 avril
Théâtre de l’Épée de Bois
La Cartoucherie
75012
01 48 08 39 74

Pour aller plus loin :

Extrait

« – De quel isolement parlez-vous ?
– De l’isolement dans lequel vivent les hommes, en notre siècle tout particulièrement, et qui se manifeste dans tous les domaines. Ce règne-là n’a pas encore pris fin et il n’a même pas atteint son apogée. A l’heure actuelle, chacun s’efforce de goûter la plénitude de la vie en s’éloignant de ses semblables et en recherchant son bonheur individuel. Mais ces efforts, loin d’aboutir à une plénitude de vie, ne mènent qu’à l’anéantissement total de l’âme, à une sorte de suicide moral par un isolement étouffant. A notre époque, la société s’est décomposée en individus, qui vivent chacun dans leur tanière comme des bêtes, se fuient les uns les autres et ne songent qu’à se cacher mutuellement leurs richesses. Ils en viennent ainsi à se détester et à se rendre détestables eux-mêmes. L’homme amasse des biens dans la solitude et se réjouit de la puissance des biens qu’il croit acquérir, se disant que ses jours sont désormais assurés. Il ne voit pas, l’insensé, que plus il en amasse et plus il s’enlise dans une impuissance mortelle. Il s’habitue en effet à ne compter que sur lui-même, ne croit plus à l’entraide, oublie, dans sa solitude, les vraies lois de l’humanité, et en vient finalement à trembler chaque jour pour son argent, dont la perte le priverait de tout. Les hommes ont tout à fait perdu de vue, de nos jours, que la vraie sécurité de la vie ne s’obtient pas dans la solitude, mais dans l’union des efforts et dans la coordination des actions individuelles. »

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