Fragments d’un discours amoureux – [Roland Barthes]

Le discours amoureux est une très belle chorégraphie. Nous la pratiquons avec plus ou moins d’aisance, à l’écrit ou à l’oral. Nous avons tous éprouvé ce sentiment de solitude extrême, dans notre atelier, penché sur la fabrication de ces bris de discours et destinés à l’être aimé. Cette bouffée d’anéantissement qui vient au sujet amoureux « par désespoir ou par comblement », est une expérience à la fois solitaire et collective de succombance, de perte, d’abnégation.

C’est donc un amoureux qui parle et qui dit…

En 1977, Barthes revêt un habit neuf. Romantique éclairé, il se consacre à l’élaboration d’un carnet-répertoire dans lequel il dépoussière le langage oublié des amoureux transis, les formules ordinairement moquées et dépréciées, les mots fragiles et méconnus de l’aveu, du regret. On surprend Barthes dans un tout autre registre, autoritaire malgré une plume plus arrondie, on lui découvre une sensualité sinistre. Le sentiment d’abandon qu’éprouve l’amoureux est à la source de son travail définitoire. Barthes décide de suivre un chemin tout à fait objectif. Il s’en remet à l’ordre des « graphèmes » – de l’alphabet – pour structurer ses fragments. Peut-être devons nous lire dans cette volonté une manière d’éviter le difficile et subjectif choix d’une structure, choix auquel on aurait certainement prêté de fausses intentions. Barthes cherche la juste définition, il ne spécule pas sur le déroulement des états d’âme qu’il examine. En ce sens, le projet est pleinement singulier. Tout en se maintenant à l’écart de tentations psychanalytiques, Barthes prolonge son entreprise sémiologique inaugurée dans les années 50. Il autorise l’extension de sa discipline au discours amoureux sans pour autant quitter le champ littéraire auquel il s’est originellement dédié.

Se dessine alors un itinéraire accidentellement sensé, allant, contrairement à ce que le sentimentalisme bienheureux nous laisse croire, de l’anéantissement de l’amoureux jusqu’à la naissance de son désir. Barthes nous parle d’un langage premier. Un langage paradoxalement timide et offusqué. Pour se faire, il rencontre l’amoureux, il le fait parler, il contemple son désespoir, le récupère et le dissèque, ne laissant aucune de ses expériences de coté. Fatalement, l’amoureux est mauvais orateur, il est, avec cela, atteint d’une hypocondrie aiguë. Il est abandonné, il est malade, il est mort. L’union ? Elle est rêve d’appropriation absolue. La tendresse ? Elle est « une évaluation inquiétante des gestes bons dont l’amoureux n’a même pas l’exclusivité ».

Très peu d’espoir laissé à l’amour. Plus difficile encore, l’enchainement des définitions des « Démons » de la « Dépendance« , de la « Dépense » et de la « Déréalité » qui nous donne le sentiment d’une fin programmée où s’engendrent noirceur et résignation. L’amoureux qui épouse ces figures s’imagine t-il habile, rencontre t-il l’empathie ? Le discours amoureux est selon Barthes l’expérience d’une solitude, d’un désespoir, d’un masochisme assumés.

Nous sommes notre propre démon.

Barthes citant Goethe ne désigne t-il pas ici le langage de l’amoureux comme l’instrument d’un mal égoïste, « une roue libre du discours » ?

L’habileté de Barthes est telle qu’il parvient à mettre un ordre naturel dans l’intraitable abstraction du sentiment et de son énonciation. Son lexique ne nous apprend pas à parler la langue de l’amour. Il nous permet de trouver, au mieux, à quelle forme de mal-être correspondent nos symptômes. La langue, comme annoncé dans l’avant-propos, devient symptomale et signifiante. L’amoureux, tel qu’il est présenté, si toutefois nous prenons une certaine distance par rapport au texte, est, somme toute, extrêmement antipathique du fait de sa résignation, de sa négativité et de sa sentimentalité inepte. Il est un tragédien et c’est son sur-jeu impuissant qui intéresse Barthes.

Alors, à quoi servent tous ces efforts ? Si parler amoureusement c’est « dépenser sans terme, s’emporter sans crise, pratiquer un rapport sans orgasme », oublions l’amour et ses fausses grandeurs. Personne n’a envie de parler ce langage frauduleux.

Johana B.

Carte d’identité

  • Titre : Fragments d’un discours amoureux
  • Auteur : Roland Barthes
  • Genre : essai
  • Date de publication : 1977
  • Édition : Seuil
  • Nombre de pages : 280

Un extrait

« Je reconstruis une image traumatique, que je vis au présent, mais que je conjugue ( que je parle ) au passé :  » je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue. Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue  » : le coup de foudre se dit toujours au passé simple : car il est à la fois passé ( reconstruit ) et simple ( ponctuel ) : c’est, si l’on peut dire : un immédiat antérieur. »

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