La Scierie – Récit anonyme

« Ce récit n’est pas de moi – et, pour une fois, je ne mens pas. Il n’est pas de moi, mais je l’admire profondément. Bien plus : j’en suis jaloux, ce qui est bien la plus belle preuve d’admiration que puisse donner un écrivain. C’est pourquoi j’ai voulu et je veux qu’il soit publié, qu’il se lise, et tans pis pour ce qu’en dira l’auteur ! » Ainsi s’ouvre la préface de ce récit anonyme, écrite par Pierre Gripari. Un récit surprenant, viril et éprouvant, et surtout hors-normes, que PIerre Gripari a eu l’excellente idée de faire publier, contre la volonté de son auteur.

J’écris parce que je crois que j’ai quelque chose à dire. C’est la vie que j’ai menée entre dix-huit et vingt ans, entre mon échec au bac et mon départ au régiment.

« J’ai commencé, j’étais un gosse. J’en suis sorti, j’étais un homme »

Le récit commence sur un échec et s’achève sur une désillusion. Le narrateur en première personne, un jeune bourgeois qui vient d’échouer à la session de rattrapage du baccalauréat, fatigué du travail intellectuel nocturne « qui brûle les yeux« , se trouve une place en tant qu’ouvrier dans une scierie. Soucieux de bien faire et d’étouffer les clichés sur la bourgeoisie aux mains blanches, il s’immerge corps et âme dans ce travail physique et douloureux, qui met en péril sa vie. Entre les scies circulaires et les lames tranchantes, le risque d’être amputé d’un doigt ou d’une main n’est jamais loin, et les objectifs de productivité et de rentabilité n’aident pas à la sécurité. Dans la deuxième partie du récit, le narrateur prend part à la fondation d’une nouvelle scierie : rassemblement du bois, installation, construction, montage… Les limites de l’épuisement moral et physique sont encore repoussées.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, le travail prolétaire n’est pas encensé au détriment du travail intellectuel ou de l’oisiveté. Le topos de l’asservissement de l’homme au travail mécanique et aux machines est plus que jamais prégnant. Seuls la fatigue et l’abrutissement viennent couronner l’effort physique, l’homme cesse de réfléchir et finit par vivre lui-même comme une machine.

« Un immense respect pour le travailleur »

Et pourtant, l’auteur de ce témoignage en sort grandi, durci. On assiste au passage d’un jeune garçon à l’âge d’homme et la maturité. Il y perd sa légèreté, se durcit pendant ces trois années avant son service militaire, mais y gagne en compréhension de soi et du monde. C’est ce « contact brutal » avec la réalité qui a forgé son caractère.

C’est au fond la seule période de ma vie dont je sois fier jusqu’ici, car c’est la seule qui signifie quelque chose.

L’écriture n’a aucune prétention littéraire, et pourtant, toute la sincérité de l’individu qui s’exprime jaillit des mots bruts et de la rudesse du ton, mimétiques de la dureté du travail effectué. C’est un récit viril, qui parle d’hommes qui luttent et qui pleurent, de sang, de sueur et de larmes, sans aucune complaisance.

Il est plutôt rassurant de constater qu’il existe encore des éditeurs pour publier des livres de ce genre, inclassables mais néanmoins dignes d’être lus, sobres dans leur matérialité mais beaux, anonymes mais géniaux. À lire de toute urgence, pour sortir des sentiers battus de l’édition et de la littérature actuelle.

Carte d’identité

  • Titre : La Scierie
  • Auteur : anonyme
  • Genre : récit
  • Date de publication : 1975 / 2013
  • Édition : Éditions de l’Âge d’homme (1975) ; Héros-Limite (2013)
  • Nombre de pages : 141

Un extrait

« Je n’en peux plus : j’ai dormi dix heures en quatre jours. C’est plus possible ! Faut pas charrier. L’idée de ne pas encore dormir la nuit prochaine me désespère tout à coup. Je m’avance vers le corps du ruban, en enjambant les débris des fermes et je m’appuie au bâti de fonte du ruban, la tête sur mon bras replié. Je sens monter en moi une angoisse indicible, quelque chose que je ne peux même pas exprimer. Ça doit être ça que l’on ressent quand on va mourir. J’ai la gorge serrée, si serrée qu’elle me fait mal à crier. Je fonds littéralement, c’est la débâcle de toutes mes tripes. Brisé – écoeuré. Tout ce qu’on a pu en baver me passe devant les yeux, et tout ce qui reste à faire m’écrase. Toutes mes forces se barrent, toute pudeur aussi. Malgré mes efforts pour me retenir, j’ai les yeux qui me brûlent de plus en plus et je me mets à pleurer, à pleurer, mais alors, comme un gosse. »

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4 réflexions sur “La Scierie – Récit anonyme

  1. Pingback: La Scierie couronné du Prix Mémorable 2013 | One book One look

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