Enfance – [Nathalie Sarraute]

Il y a près d’un mois maintenant, un certain livre glissait des mains d’une dénommée Louise, classe de 1ère ES, aux miennes. Son auteur, Nathalie Sarraute. Femme écrivain du XXe siècle, lauréate du Prix international des littératures, saluée par Sartre et Max Jacob, en outre. Son oeuvre, Enfance. Un roman autobiographique. S’il m’avait été permis de faire mon choix parmi ses œuvres, j’aurais certainement opté pour le bien connu Ère du Soupçon. Mais c’est bien cette autobiographie à la simplicité suspecte qui a remporté mon attention, au final.

Véritable saga d’histoires d’enfance

« Doch, Ich werde es tun » bredouille la petite Nathalie quand, une paire de ciseaux en mains, elle entreprend de découper la délicate soierie du dossier du canapé. Doch, Ich werde es tun : Si, je le ferai. Voilà le prochain roman que je lirai. La folie pouponne qui se dégage de ces mots m’a saisie presque immédiatement. Je les trouvais aussi destructeurs qu’innocents. C’est ce double relief qui n’a cessé de me surprendre tout au long de l’œuvre, véritable saga d’histoires d’enfance. Le livre, en effet, loin de s’affirmer comme le lieu du très ordinaire déversement intime, nostalgique et superflu, parvient à dépasser les conditions qui déterminent son genre en abordant des thèmes tels que la maternité, l’autorité, le sentiment, l’instinct et plus encore, avec justesse et maturité. La conversation entre narrateur et son double absent est ramené à la forme la plus primaire et la plus essentielle qui soit, un surprenant degré zéro. On est poussé à explorer notre propre enfance et ses abîmes par procuration de ses anecdotes, toujours richement pensées et restituées. L’exploration, pour ma part, s’est déroulée en deux grands moments, suivant l’ordre du roman. Un troisième et que je juge inclassable aurait bien mérité 300 pages de plus que les 7 pages qui lui sont consacrées.

Qui prend au sérieux ces agaceries, ces taquineries d’enfants ?

De grands enfants peut-être ? Les seuls capables de s’identifier et d’interroger leurs origines. Peut-être espèrent-ils retrouver le chemin vers l’âge adulte , le « tropisme » pour parler la langue de l’auteur.

Dans l’incident de la confiture à la fraise, un lieu commun de nos déjeuners en famille, petite Nathalie prend conscience de la perfidie de l’Homme au moment où elle porte sa cuillère gourmande à la bouche et sur laquelle on a sournoisement déposé du calomel. Parfois, avoue la Nathalie adulte, cette répugnance lui revient. Lorsque ce qui se présente comme exquis se révèle être un traquenard monstre. C’est ce goût. Le goût du calomel qui lui vient. Dans cette scène et les nombreuses qui vont suivre, l’auteur dédoublé entre sa voix d’enfant et sa voix d’écrivain, entreprend de déceler toutes ces petites injustices de nos enfances.

L’enfance est aussi ce temps révolu, originel, qui mérite comme aucun autre l’effort d’une réminiscence

Puisqu’enfin son expérience n’est pas isolée. C’est de l’Enfance dont il s’agit, peut-être d’une enfance universelle qui partirait de son enfance particulière, élevée dans une famille émigrée russe entre Paris et St Petersbourg au début du XXe siècle, à toute enfance possible. L’Enfance, et c’est ce que l’auteur semble vouloir montrer, recèle de petits drames, de petits complexes d’apparence anodins et qui pourtant déclenchent des émotions extraordinairement vives, marquantes, parfois même, ces émotions sont tout ce qu’il reste de notre jeune vie, les faits, eux, se sont perdus avec le temps. L’enfance est aussi ce temps révolu, originel, qui mérite comme aucun autre l’effort d’une réminiscence. Cet effort matérialisé dans son livre par l’usage abondant des points de suspension, est encouragé par une voix étrangère, une voix reposante qui n’intervient que pour mettre en garde et rassurer l’auteur. De même que cette voix (quasi mentale) issue de la préconscience  de Sarraute l’accompagne t-elle dans son exploration introspective tout en assurant sa survie émotionnelle, de même cette voix parle t-elle au lecteur aussi directement comme si, lui aussi, devait être ménagé et guidé, comme s’il participait à sa manière à l’effort de mémoire de l’auteur.

À la fin du livre, au moment où je le refermais, j’eus la sensation d’en être l’auteur. Je comprenais désormais pourquoi son ancienne propriétaire, cette Alice Devinoy, avait pris l’initiative d’écrire son nom et sa classe à l’encre noire sur la page de couverture.  On ne pouvait échapper à ce sentiment d’appropriation. Un sentiment capricieux, certainement l’un des plus enfantins qui soit.

Par moment ma détresse s’apaise, je m’endors.

Le livre de Nathalie Sarraute est incroyablement mystérieux du fait de la banalité des expériences qui y sont racontées. Depuis la description furtive d’un béret, d’un faux col blanc remonté, d’une table recouverte d’une toile cirée, de chats sauvages jusqu’aux sentiments que provoque la vision d’un homme mutilé et de ses dames, héros  de la révolution Sibérienne, l’œuvre enseigne que l’enfant dans ses premiers balbutiements a le statut d’artiste et que sa créativité est une créativité sérieuse, dans laquelle l’irrationnel se fraie innocemment mais sûrement un chemin. On voit se dessiner dans le livre, sans hésitation, la personnalité littéraire de Sarraute. Sa jeune fantaisie, son impertinence face aux « gens adultes« , sa perspicacité mise en éveil par son hyper-activité et sa sensibilité. Les nombreux caprices qui seront les siens mêlés à un caractère calme et studieux (ses premières expériences de lecture lui inspirent une vraie vocation dès son jeune âge ) sont autant d’indices qui montrent la complexité de ce caractère qui mûrit. C’est, à mon sens, cette même complexité que l’on retrouve dans la forme du roman. La confiance qui est instaurée entre l’auteur et le lecteur semble platonique. Toute l’intimité de l’enfance est, apparemment, dévoilée sans réserve. Pourtant, le dialogue entre le narrateur et son double qui rythme la confession soumet l’entreprise autobiographique à un contrôle à la fois constant et rigoureux. Le sentiment d’un aveu tant libre que mesuré donne au recueil une délicatesse et une sensibilité particulière, inédite, dans laquelle l’introspection n’est pas seulement le résultat d’un constat, mais d’une expérience pleinement partagée par le lecteur.

Retour en enfance

Un certain épisode, un drame (p. 91-104), m’a bouleversée. Je ne pourrais dire qu’elles ont été les intentions de Sarraute au moment de l’écrire, peut-être cet évènement faisait-il simplement parti de son enfance et rien d’autre. Il provoqua et provoque à chaque fois que je suis amenée à le relire, une émotion très vive, exceptionnellement vive. Cet événement, quasi oedipien, et qui traite de la comparaison de la beauté de la mère avec une belle poupée, moment d’impertinence total de la part de la petite Nathalie, moment au cours duquel l’enfant est déchiré parce qu’il n’arrive pas à trouver sa mère aussi belle que cette poupée ; le malaise, la gêne atroce qu’a l’enfant au moment où il prend conscience que « la poupée est plus belle que maman » et la réponse foudroyante d’une mère blessée (« Un enfant qui aime sa mère trouve que personne n’est plus beau qu’elle ») montre l’horreur des conventions esthétiques et morales, la susceptibilité de l’ego, en somme, la vulnérabilité de l’homme face à la vérité qui s’impose terriblement. J’ai trouvé ce passage particulièrement osé et pour cela remarquable. Les rapports de l’enfant à sa mère sont traités avec beaucoup d’intelligence. Ils m’ont permis un retour en enfance pour un court moment, ils ont donné plus d’honneur encore à la figure de femme, à la figure de mère, la mienne en particulier.

Carte d’identité

  • Titre Enfance
  • Auteur : Nathalie Sarraute
  • Genre : roman autobiographique
  • Date de publication : 1983
  • Édition (poche) : Folio
  • Nombre de pages : 277

Un extrait

« En tout cas, il m’apparaît maintenant clairement que je ne m’étais jamais demandé si maman était belle. Et je ne sais toujours pas ce qui m’a poussée ce jour-là à m’emparer de ce « Elle est belle » qui adhérait si parfaitement à cette poupée de coiffeur […] et à essayer de le faire tenir aussi sur la tête de maman. […] Maintenant que c’est en moi, il n’est pas question que je le lui cache, je ne peux pas à ce point m’écarter d’elle […] Je dois absolument m’ouvrir à elle, je vais lui montrer… comme je lui montre une écorchure, une écharde, une bosse… Regarde maman, ce que j’ai là, ce que je me suis fait… « Je trouve qu’elle est plus belle que toi »… et elle va se pencher, souffler dessus, tapoter […]… Mais maman lâche ma main, ou elle la tient moins fort, elle me regarde de son air mécontent et elle me dit : « Un enfant qui aime sa mère trouve que personne n’est plus beau qu’elle. »

(p. 93-95)

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4 réflexions sur “Enfance – [Nathalie Sarraute]

  1. j’ai beaucoup de tendresse pour cette écrivain.

    Il m’a toujours émue par le mystère, j’sais pas si le terme est bien choisie, des choses simples.

    Pis une femme qui a vécu 99 ans et n’a connu qu’un siècle, si c’est pas un mystère en soit….

  2. Oui c’est exactement cela, beaucoup de mystère autour de ce grand écrivain. Elle a fait son chemin dans le XXe siècle, toute modeste, sans dépasser. Une dame admirable

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