La Vénus à la fourrure – [Leopold von Sacher-Masoch]

Sacher-Masoch… Un nom grandement méconnu qui est pourtant à l’origine d’un terme on ne peut plus connu : le masochisme. Si vous pensiez que E.L. James (50 nuances de Grey) avait révolutionné la manière de concevoir les relations homme-femme avec son roman faussement subversif (et, accessoirement, aux prétentions artistiques proches de zéro), il vous faut lire La Vénus à la fourrure pour comprendre que le masochisme, dans toute sa complexité sémantique, ne se réduit pas à un sadisme inversé et encore moins à la seule quête du plaisir dans la douleur. Du moins, ce n’est pas ainsi que Sacher-Masoch conçoit les fantasmes de Séverin ni la violence de ce qui se joue dans sa relation à la femme déifiée.

L’ouvrage le plus connu de Leopold von Sacher-Masoch a fait couler beaucoup d’encre depuis sa parution en 1870, et sûrement un peu de sang. Ce romancier autrichien s’est en grande partie inspiré de ses propres fantasmes pour écrire La Vénus à la fourrure. Ne concevant la relation amoureuse que comme une intrigue romanesque, dans la souffrance et la complexité, il met ici en scène une vie sentimentale faite de cruauté et de non réciprocité. L' »érotisme » qui naît de la douleur (physique et morale) résulte d’une forme de « suprasensualité » et, paradoxalement, d’une culture et d’une spiritualité exacerbées.

La Vénus à la fourrure, film de Roman Polanski, 2013

Le récit qui est fait par Séverin de sa propre aventure, rapportée par un narrateur extérieur, porte d’ailleurs pour sous-titre « Confessions d’un suprasensuel« . Être d’une grande sensibilité, facilement en proie aux larmes et au mysticisme, cet anti-héros croit qu’il n’est que de devenir l’esclave de la femme adorée pour ne pas la perdre. Cet assujettissement volontaire résulte d’une imagination romantique, où les chimères se confondent avec la réalité.

La « rencontre amoureuse » se fait sur le mode onirique, et la femme réelle n’est que le prolongement fantasmagorique de la statue froide et idéale d’une Aphrodite grecque. De ce point de départ, le lecteur déduit que la vénération de Séverin pour Wanda relève d’une adoration sacrée, qui n’a que peu de lien avec les affects traditionnels de l’amour.

Cette Vénus est belle et je l’aime ! Je conçois pour elle un amour fou, passionné, fervent et maladif, le genre d’amour que l’on réserve à une femme qui répond au vôtre par un sourire pétrifié, paisible et immuable. Oui, je l’adore, en bonne et due forme.

La figure de Wanda est là pour faire contrepoint à la sensibilité extrême du jeune homme et illustre avant tout un impossible équilibre dans la relation amoureuse. C’est là l’idée de départ de Sacher-Masoch : le couple ne peut jamais relever d’une égalité parfaite, car il y a toujours, de manière plus ou moins violente et consentie, un dominant et un dominé. Mais l’auteur refuse l’idée selon laquelle le masochiste serait un individu sadique envers lui-même. Le masochisme n’est pas un sadisme inversé, et la notion de sado-masochisme établie par Freud est directement contredite par le roman de Sacher-Masoch – ce que Gilles Deleuze démontre dans Présentation de Sacher-Masoch : selon lui, cette œuvre constitue « un monde à part ».

Wanda se plie en effet à contre-cœur aux fantasmes de Séverin – car elle l’aime. Pour lui, elle devient cruelle, despotique, froide, insensible. Le paradoxe de cette relation réside dans la confrontation permanente du sensible et de l’insensible. Séverin se soumet avec joie et délectation aux désirs (forcés) de sa « Vénus à la fourrure » (Wanda renvoie ainsi, par cette parure, à l’animalité aussi bien qu’au raffinement de la civilisation, renforçant encore plus la contradiction) ; mais elle y prend goût, et Séverin, qui a accepté de signer un contrat (fondement rationnel de cette relation irrationnelle), doit jusqu’au bout rester l’esclave de cette femme plus complexe qu’il n’y paraît. L’annihilation de soi va jusqu’à la perte d’identité totale (il perd jusqu’au droit de garder son nom), et la cruauté n’a de limite que la saturation de l’esclave. Car dans le fond, cette jouissance dans la douleur n’est perçue par le masochiste que comme un état transitoire vers une véritable félicité – qu’il n’atteindra jamais, retrouvant la raison par la conscience d’avoir perdu son Idéal.

Toute la complexité de cette œuvre à la fois fascinante et effroyable se conclut par un discours pour le moins curieux de la part du personnage principal, qui vient inscrire l’œuvre et le masochisme dans le contexte de l’époque. Il explique que cette impossible égalité dans le couple et ce rapport de domination vient de ce que la femme n’a pas encore acquis les mêmes droits que l’homme. À méditer, surtout en ce temps où le masochisme semble redevenu une tendance…

La nature de la femme et le rôle que l’homme lui donne actuellement font d’elle son ennemie ; elle ne peut être que son esclave ou son tyran, mais jamais sa compagne. C’est seulement lorsqu’elle lui sera égale en droits, quand elle le vaudra par l’éducation et le travail qu’elle pourra le devenir. Être le marteau ou l’enclume, nous n’avons pas d’autre choix aujourd’hui.

Les Velvet Underground, entre autres, sont parmi les nombreux artistes qui ont pris cette « Venus in Furs » pour matière de leur œuvre.

Carte d’identité

  • Titre : La Vénus à la fourrure
  • Auteur : Leopold von Sacher-Masoch
  • Genre : roman
  • Date de publication : 1870
  • Édition : Rivages poche / Petite Bibliothèque
  • Nombre de pages : 218

Un extrait

«  »Voulez-vous que j’incarne votre Idéal ? » me demanda Wanda, narquoise, lorsque nous nous sommes rencontrés aujourd’hui dans le parc.
Je suis d’abord resté interloqué, en proie aux sentiments les plus contradictoires. Elle s’assit sur un banc de pierre et joua avec une fleur.
« Eh bien ? »
Je m’agenouillai et lui pris les mains.
« Une fois de plus, épousez-moi, je vous en supplie. Soyez ma femme, mon épouse fidèle et loyale. Et si vous ne le pouvez pas, soyez donc mon idéal ; mais alors totalement, sans réserve, sans restriction.
– Vous savez que je vous accorderai ma main dans un an si vous êtes l’homme que je cherche, répondit Wanda avec le plus grand sérieux. Mais je pense que vous me saurez gré de réaliser votre fantasme. Alors, que préférez-vous ?
– Je crois que votre tempérament répond à tous mes rêves.
– Vous vous trompez.
– Je crois, poursuivis-je, que vous serez ravie de posséder entièrement un homme que vous pourrez faire souffrir.
– Non, non ! » s’écria-t-elle vivement. « Toutefois… » Elle réfléchit. « Je ne me comprends plus moi-même, reprit-elle. Mais j’ai un aveu à vous faire. Vous avez corrompu mon imagination, vous m’avez échauffé les sangs. Tout ça commence à me plaire. […] »

(pages 80-81)

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