Le Royaume – [Emmanuel Carrère]

Emmanuel Carrère ne signe malheureusement pas son chef d’œuvre avec cette œuvre massive et dense, contrairement à ce qu’il voudrait croire et affirme tout au long du roman. La presse a attendu en septembre 2014 avec impatience « le nouveau Carrère », ce péplum chrétien, moi de même, et puis l’a encensé. Pourtant amatrice de Carrère (voir chronique de Limonov), je crains de ne pas faire partie des conquis du Royaume.

« Cela a duré trois ans. C’est passé. »

Replaçons les choses dans leur contexte, comme le fait l’auteur au début du roman. Au début des années 1990, Carrère traverse une crise existentielle, une crise affective, une crise vocationnelle (il n’écrit plus que pour le cinéma, se croit un écrivain raté, n’a plus la flamme), qu’il tente de résoudre par la psychanalyse. Il se hait (ou croit se haïr), il hait ce qu’il est devenu, il n’a plus d’envies. Le terrain parfait pour une intervention divine. Mais Carrère, il l’admet volontiers, est de ces rationnels qui sont peu portés sur les spéculations religieuses, qui ne croient que ce qu’ils voient (un Saint Thomas, en somme), qui perçoivent la réalité sous l’angle du cynisme et l’intellectualisent pour mieux la maîtriser. Et pourtant. Saint-Thomas est, malgré tout, un croyant, et Carrère se voit « touché par la grâce ». Il devient (ou redevient, car il est baptisé) chrétien. Il va à la messe. Tous les jours. Il prie, il lit et analyse des passages des évangiles, mène une vie d’ascète, austère mais selon lui joyeuse.

Cette période de sa vie, qu’il vit d’abord comme une renaissance et une libération, il en parle aujourd’hui comme d’une phase psychologique, un moment unique et clos de son existence, une sorte de lubie qui heureusement, « est passé[e] ».

Une enquête sur les premiers temps du christianisme

Carrère reconnaît lui-même que cette crise n’est cependant pas totalement passée puisqu’il a éprouvé le besoin de revenir à cette période de sa vie. Ce livre lui sert de prétexte pour mener une enquête sur la naissance du christianisme et les raisons de sa diffusion dans l’Empire romain. On suit donc tour à tour Saint Paul, Saint Luc, les disciples secondaires, leurs vies, leurs craintes, et on observe parfois comment l’auteur comble les silences de l’Histoire et de l’Évangile avec subtilité, ou non. Il n’est pas anodin qu’un écrivain se penche sur les Écritures et je dois reconnaître que Carrère le fait souvent avec intelligence et en érudit. Beaucoup de chrétiens ne connaissent sans doute pas aussi bien la Bible que lui. Il semble cependant laisser de côté, sans doute volontairement, la dimension théologique des épîtres de saint Paul, pour n’y voir que la dimension historique…

Mais voilà, avec toute la volonté d’objectivité affichée, Carrère ne peut s’empêcher de tout expliquer à travers le prisme absolu de son Moi, de tout ramener à son expérience personnelle, de penser qu’il suffit d’affirmer qu’il ne croit plus pour être neutre. On se sent parfois gêné de voir à quel point il passe son temps à se renier lui-même. Mais finie la psychanalyse de bas étage.

Autre « tropisme carrèrien » agaçant : il parle beaucoup trop de lui. Mais, alors que dans ses œuvres précédentes, cet égocentrisme était dissimulé sous un vrai talent littéraire, ici, point de dissimulation et un égoïsme assumé. Passé l’effet de « pause romanesque », on peut trouver cela agaçant. Aucun effort stylistique ne vient déguiser l’ensemble et on y trouve un peu trop de facilités de langage. Le langage cru sonne faux et n’apporte pas grand chose En parlant de la vierge Marie, par exemple : « Elle a vu le loup. Elle a peut-être même joui, espérons-le pour elle, et peut-être même qu’elle s’est branlée. » Plusieurs (beaucoup trop d’) erreurs typographiques et oublis syntaxiques irritent les yeux et achèvent de me convaincre que l’auteur n’a fait que trouver là un bon filon et qu’il l’exploite sans vergogne sur plus de 600 pages.

Mais est-ce un si bon filon ? Je n’en suis pas sûre et je suis obligée de tirer ma révérence au grand Carrère qui parvient à maintenir en place un récit (car oui, la structure narrative fonctionne plutôt bien, et même si on baille un peu par moments) fondé principalement sur l’histoire des premiers temps du christianisme. Il faut donc lui reconnaître ce talent : parvenir à vendre des milliers d’exemplaires d’un livre qui raconte la naissance d’une religion qui aujourd’hui n’attire plus. Je pensais qu’il y avait plus populaire comme sujet. Reste toutefois à savoir quelle postérité ce livre aura : simple effet de mode ou réel apport pour la littérature ?

Ce livre que j’écris sur l’évangile fait partie de mes grands biens. Je me sens riche de son ampleur, je me le représente comme mon chef d’œuvre, je rêve pour lui d’un succès planétaire.

(Vous pouvez écouter ici la présentation aux libraires que l’auteur a fait de son livre)

En définitive, c’est un livre que je pourrais recommander pour la patience avec laquelle l’auteur déploie les événements antiques liés à la naissance du christianisme sans sacrifier à l’érudition pure ; il faut cependant être capable de passer outre un style beaucoup trop lâche et des tournures orales qui sonnent faux, et ne pas craindre d’entendre parler de Carrère.

Bonus : un débat intéressant entre Jean-Christophe Buisson (du Figaro Magazine) et Grégoire Leménager (du Nouvel Observateur) pour savoir s’il s’agit du chef d’œuvre de la rentrée littéraire 2014. Et vous, qu’en pensez-vous ?

Carte d’identité

  • Titre Le Royaume
  • Auteur : Emmanuel Carrère
  • Genre : roman
  • Date de publication : 2014
  • Édition : P.O.L
  • Nombre de pages : 630

Un extrait

Un an plus tot, parlant avec mon ami Luc Ferry, je soutenais qu’il est impossible de prévoir non seulement ce que l’avenir nous réserve, mais encore ce qu’on deviendra, ce qu’on pensera. Luc m’a opposé qu’il était certain, par exemple, de ne jamais devenir membre du Front National. J’ai répondu que ça me semblait douteux pour moi aussi, mais que je ne pouvais pas être certain que si déplaisant que soit l’exemple, je considérais cette incertitude comme le prix de ma liberté. La foi chrétienne ne m’inspirait pas la même hosstilité que le Front National, mais on m’aurait presque étonné en me disant que me m’y covertirait un jour. C’est pourtant arrivé. Tout se passe comme si j’avais attrapé une maladie – alors que, vraiment, je n’appartenais pas à un secteur à risques-, et que son premier symptome est que je la prenne pour une guérison. alors, ce que je me propose, c’est d’observer cette maladie. D’en tenir la chronique, aussi objectivement que possible.

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