Tess d’Urberville – [Thomas Hardy]

Qu’y a-t-il, dans le fond, à dire sur les classiques ? Peut-on questionner leur valeur littéraire, leur intérêt narratif, leurs qualités intrinsèques quand on sait que ces livres ont trouvé leur place dans la postérité, qu’ils sont étudiés par des millions d’élèves dans le monde, lus et relus par autant de lecteurs depuis des siècles ? Il semblerait que tout a été dit. La critique (professionnelle) est déjà passée par là. Néanmoins, nous, lecteurs contemporains, éprouvons encore le besoin de légitimer leur existence ou au contraire, d’en questionner l’intérêt. Tess d’Urberville est un peu à part, et fait partie de ces « classiques » dont on connaît seulement vaguement l’intrigue. Mais pour redécouvrir à quel point la littérature est vivante, surprenante, et surtout intemporelle, rien ne vaut la lecture de ce roman dense, l’une des œuvres les plus connues de Thomas Hardy.

L’un des livres « les plus profondément immoraux et dangereux que puisse lire une jeune personne »

Paru en feuilleton en 1891, le roman se voit immédiatement estampillé « immoral » par une partie de la critique. Pourtant, il se vend très bien. Paradoxe ou conséquence logique ? Quoi qu’il en soit, la contravention aux bonnes mœurs qu’impose Tess d’Urberville à la société victorienne n’échappe pas au lecteur contemporain. Amours hors mariage, enfant illégitime, meurtre… Ingrédients d’un bon roman, mais surtout hantises d’une Angleterre puritaine.

Un roman qui contient « les éléments de la plus grande tragédie » (D.H. Lawrence)

Qui est Tess, héroïne incontestée du récit ? Une figure qui synthétise à elle seule un type romanesque et théâtral bien précis : la paysanne naïve et simple, qui vit au rythme des éléments, accepte la dureté du travail physique et tout ce qui lui arrive comme le résultat de la Fatalité. Elle ne connaît rien du monde et fera les frais de cette ignorance. « Jeune paysanne placée dans une famille, Tess est séduite puis abandonnée par Alec d’Urberville, un de ses jeunes maîtres. L’enfant qu’elle met au monde meurt en naissant. » La quatrième de couverture s’arrête à cette courte information narrative, réduisant le roman à ses soixante premières pages. Poussée par sa mère, Tess se voit obligée d’aller quémander une place auprès d’une supposée parente, et, en la personne d’Alec, est brutalement confrontée à un monde imparfait et plein de vices.

Oh ! maman, maman. Pourquoi ne m’avez-vous pas dit qu’il y avait du danger avec les hommes ?

« Tess d’Urberville », film de Roman Polanski, 1979.

L’intrigue, pleine de rebondissements, se développe ensuite longuement autour d’un autre personnage, Angel Clare, homme incarnant dans un premier temps le bien et la rédemption mais qui se révèlera duel. Il tombe amoureux de Tess, ou plutôt de cette image idéale et bucolique d’une jeune fille en fleurs sortie du cocon de la nature. Tess, dévouée corps et âme à Angel et l’aimant profondément, oscille entre le bonheur de se savoir aimée et la crainte de perdre l’être aimé s’il connaissait « sa faute » passée. Elle veut lui avouer, il ne veut rien entendre. Il l’épouse. La tragédie commence réellement.

Aussi naïve et simple soit-elle, Tess est cependant différente des autres paysannes – différence qui ne semble pas si importante aux yeux du narrateur mais qui prend un sens particulier au fur et à mesure que le récit progresse. En effet, on apprend dès la première page que la famille de Tess descend en ligne directe des riches d’Urberville, nobles déchus et dont le nom est censé avoir disparu. Alec d’Urberville, personnage unilatéralement vil et pervers, ne se cache pas d’emprunter ce nom illégitimement. La noblesse de cœur de Tess est mise en parallèle avec sa noblesse de sang, tandis que l’infériorité d’Alec éclate à tous les niveaux, tant par sa conduite immorale que par son absence de nom.

« A pure woman faithfully presented »

Fréquemment en fin de chapitre, Thomas Hardy intervient en apportant un commentaire sur les pensées et les actes des personnages, sans pour autant qu’il soit facile de démêler précisément un jugement définitif sur ces mêmes personnages. L’auteur semble condamner la fermeture d’esprit d’Angel et se fait l’avocat de Tess en mettant sans cesse au premier plan sa bonté, sa pureté de cœur et son absence totale d’esprit de vengeance. Qu’elle ait perdu sa virginité avant le mariage n’est pour Hardy qu’un accident de la nature, qui n’influe pas sur sa vertu. Le roman est d’ailleurs sous-titré « A pure woman faithfully presented ». Mais par ailleurs, par touches, l’auteur paraît faire montre d’une certaine nostalgie d’une Angleterre paysanne, non industrialisée et manichéenne, qui ne questionne jamais ses principes moraux.

Si le questionnement des valeurs morales est au cœur de l’intrigue, Tess d’Urberville est avant tout un grand roman, à lire pour la description ultra réaliste des mœurs de l’époque, le fossé qui se creuse entre classes sociales, et la description pittoresque de la campagne anglaise.

Carte d’identité

  • Titre : Tess d’Urberville
  • Titre original : Tess of the d’Urberville
  • Auteur : Thomas Hardy
  • Traducteur : Madeleine Rolland
  • Genre : roman
  • Date de publication : 1891
  • Édition (poche) : Le Livre de Poche
  • Nombre de pages : 390

Un extrait

« Cette même nuit, la femme qu’il accusait et maudissait était en train de se dire combien son mari était grand et bon. Mais l’ombre qui pesait sur tous deux n’était pas celle que percevait Clare ; elle venait de ses préjugés. Avec toutes ses velléités d’indépendance, sa hardiesse et ses bonnes intentions, il était encore l’esclave de la coutume et des conventions, quand il se laissait reprendre à l’improviste par les enseignements de jadis. Aucun prophète ne lui avait dit, et il n’était pas assez prophète pour se dire, que sa jeune femme méritait par son horreur du mal les louanges du roi Lemuel, puisque sa valeur morale devait être estimée non par ce qu’elle avait accompli mais par ce qu’elle souhaitait accomplir. Et, en considérant ce que Tess n’était pas, il négligeait ce qu’elle était, et il oubliait que l’imperfection peut être supérieure parfois à  la perfection même. »

page 292

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