Le Crieur de nuit – [Nelly Alard]

Nelly Alard signe, avec Le Crieur de nuit, son premier roman, un court récit où il n’y a de place ni pour le regret ni pour le pardon.  Les premières lignes synthétisent l’essence de cette autofiction dont on sent toute la nécessité pour la narratrice : « J’ai appris la nouvelle ce matin, en écoutant le répondeur. Isa disait : Papa est décédé. Je me suis fait couler un café et je l’ai rappelée, puis j’ai composé le numéro d’Air France. Thierry est entré en bâillant, m’a regardée et a dit : Qu’est-ce qui se passe ? J’ai répondu : Papa est mort. Isa dit : décédé. Moi je dis : mort. Je ne vois pas pourquoi je prendrais des gants. […] Tu es mort. Enfin. »

Le père est mort, et jamais l’expression « tuer le père » n’a pris plus de sens. La narratrice en est consciente et la voilà qui souffle in extremis, l’appelant « papa » pour la première fois :

Ça va. C’est bon, Papa. J’ai mis le temps, mais ça va. Je suis guérie de toi. Tu peux y aller, maintenant.

Pour autant, aucune trace de pardon dans ce récit plein d’amertume. Mais ce n’est pas le but. Sans rien enjoliver ni sans doute sans rien exagérer, Sophie livre un regard rétrospectif sur son enfance et sa vie d’adolescente sous l’œil intransigeant d’un père extrêmement autoritaire, égoïste et irascible. On y retrouve tout de la relation et du dégoût de Brasse-bouillon envers Folcoche dans Vipère au poing.

Atteint de la maladie de Parkinson, ce père n’est plus aimé de personne, ni de sa femme, ni de ses trois enfants, qui ne l’ont jamais vraiment aimé, mais qui ont passé leur vie à le craindre et à vivre sous son emprise irrationnelle. Ce portrait sans amour est un moyen de définitivement couper le lien malsain qui unissait encore la narratrice à cette figure tutélaire.

La mort est vécue comme une libération, un soulagement, un envol. Comment se construit-on en tant qu’adulte quand on a eu un tel père, quand on a été toute sa vie dans la crainte ? C’est ce que tente de montrer Sophie, pour qui l’amour d’un conjoint a pu combler les failles affectives.

Peut-on parler de cruauté pour ce récit qui, s’y l’on en croit la narratrice, est fidèle à la réalité ? Quand le dialogue n’a jamais été possible avec le père, l’écriture semble faire au contraire office de psychanalyse et mener à la guérison. S’il n’y a jamais eu de violence physique, la violence des mots a petit à petit pris le dessus (« Tu me traitais de putain. Pas la peine de dire le contraire, tu me disais putain, je m’en souviens, tu parles. Tu disais putain, salope, ce sont les mots que tu employais. Et pouffiasse, aussi. Ce n’est pas grave, ça ne me gênait pas vraiment, je ne savais pas ce que ça voulait dire »), devenant proportionnellement plus importante à mesure que la confiance en soi de l’enfant décroît.

Sur fond de Bretagne déchaînée, ce récit aux 50 nuances de noir met très mal à l’aise. Sur ce territoire où les croyances ont encore une place prépondérante dans la conception de la mort, « tuer le père » demande une force d’âme que la narratrice a fini par trouver ailleurs que dans le cercle familial. Le roman est ponctué d’extraits de La Légende de la mort chez les Bretons armoricains, 1928, d’Anatole Lebraz, qui accentuent le malaise lié à la mort, omniprésente et pourtant irréelle.

Un récit tout en noirceur, intéressant mais pas indispensable selon moi, au-delà de l’analyse personnelle faite par la narratrice.

Carte d’identité

  • Titre : Le Crieur de nuit
  • Auteur : Nelly Alard
  • Genre : roman
  • Date de publication : 2010
  • Édition (poche) : Folio
  • Nombre de pages : 132

Un extrait

« Les départs en week-end sous une pluie battante quand, calé bien au sec dans ton fauteuil de conducteur, la vitre remontée et faisant des gestes de sémaphore, tu expédiais l’un d’entre nous se faire tremper jusqu’à la moelle pour régler ton rétroviseur extérieur. La terreur quand dix minutes après le départ, je m’apercevais que j’avais oublié mes lunettes et que je tapais timidement sur l’épaule de Maman qui étouffait un soupir et rassemblait son courage pour te demander si on pouvait encore faire demi-tour. Tes rages interminables. Incompréhensibles. Irrationnelles. Inextinguibles.
Ça commence comme ça, pour un rien, une bêtise. Tu te mets à crier, et ça ne s’arrête plus. Tu cries, tu hurles, tu vocifères, sans discontinuer, plusieurs jours d’affilée. Tu t’interromps pour dormir, et le matin ça redémarre, tu es un marathonien de la colère, un athlète de l’engueulade. Ni maman ni aucun de nous ne pouvons tenir la distance. Moi, au bout d’un moment, je ne t’entends même plus, je coupe le son, je remonte les écoutilles, je ferme les oreilles comme on ferme les yeux, je pense à autre chose, je m’absente, je m’évade, je vais me promener à l’intérieur de moi, faire un petit tour dans ma tête, prendre l’air au-dedans puisque dehors on étouffe. Déjà que j’étais myope, je deviens sourde. »

page 40-41

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