Marie Stuart – [Stefan Zweig]

« Ce qui est clair et évident s’explique de soi-même, mais le mystère exerce une action créatrice. » Dans sa préface à Marie Stuart, Stefan Zweig justifie son projet de biographie : il ne cache pas que les zones d’ombre et d’incertitudes sur la vie et la personnalité de Marie Stuart sont pour lui le matériau romanesque idéal. Les nombreuses interprétations contradictoires de l’histoire et des documents historiques amènent tout naturellement le romancier-historien à faire acte d’honnêteté : admettre ce qu’on ne peut remettre en cause, reconnaître que l’authenticité des sources peut faire débat sans pour autant éviter de prendre parti. Habilement mené, le récit nous entraîne dans les méandres de l’Écosse et de l’Angleterre du XVIe siècle et l’on se prend au jeu de l’histoire. Une question demeure : sommes-nous face à une fiction narrative (Marie Stuart devenant un personnage entièrement créé par Zweig) ou à une (forme de) vérité historique (impartialité et neutralité de l’auteur primant sur les motivations artistiques) ?

« Mary, Queen of Scots », François Clouet, 1558, The Royal Collection

Marie Stuart, cette reine d’Écosse dont on retient surtout qu’elle a été complice de l’assassinat de son mari, lord Darnley, se révèle, sous la plume de Zweig, être un personnage ambigu, une femme fière et obstinée, une reine que l’histoire a jugé un peu trop rapidement. Et c’est un plaisir de retrouver l’habile chercheur et le conteur captivant qu’est Stefan Zweig, enveloppant un travail précis d’historien d’une prose fascinante. Le talent de l’auteur consiste à romancer l’histoire sans la défigurer, et au contraire, à donner figure à la reine d’Écosse. Comme il l’affirme à plusieurs reprises, les nombreux tableaux de Marie Stuart ne laissent rien voir de sa nature impétueuse et ardente. Cependant, il la modèle sous les traits d’une femme qui ne peut dissimuler ses véritables sentiments, contrairement à sa rivale Elizabeth I, formée à l’art de rester impassible et froide en toutes circonstances. Il fait de « Mary, queen of Scots » une femme que la passion la plus brûlante peut enflammer, tout comme les sentiments les plus froids peuvent fermer son cœur. Une femme qui ne connaît pas la tempérance. Une femme vivante.

Souffrir et faire souffrir est la loi de cette nature indisciplinée.

Proclamée reine six jours après sa naissance à Edimbourg (à la mort de son père Jacques V), brièvement reine de France par son mariage avec le dauphin François en 1557, de retour en Écosse à la mort de sa mère, Marie Stuart est sans cesse la proie des tensions religieuses entre catholiques et protestants qui agitent son pays (c’est l’époque de l’austère et violent réformateur John Knox), et rendent difficiles les relations avec l’Angleterre. L’accession d’Elizabeth I au trône d’Angleterre en 1558 est contestée par les catholiques qui jugent qu’elle est issue d’une union illégitime (elle est la fille d’Henry VIII et d’Anne Boleyn, sa seconde épouse). Dès lors, Marie Stuart n’aura de cesse, toute sa vie, avec l’appui des catholiques, de revendiquer son droit à la couronne d’Angleterre.

« The Darnley portrait » of Elizabeth I of England, env. 1575, National Portrait Gallery

L’un des motifs centraux de cette biographie est alors la jalousie et la rivalité entre les deux reines, cousines par Henry VII, jalousie déguisée sous l’apparence d’une amicale cordialité. Zweig prend le parti de rentrer dans l’intimité des consciences et d’expliquer les actes par les sentiments. Et ces sentiments, comme il le montre subtilement, sont loin d’être aussi affectueux que le discours officiel peut le laisser entendre. Marie Stuart passera les vingt dernières années de sa vie en captivité, retenue prisonnière par Elizabeth, qui avait tout intérêt à la garder dans cet état de soumission. Mais l’insoumission est la marque du caractère de la reine d’Écosse et elle tentera jusqu’au bout de fomenter un complot contre sa cousine, d’échapper à son emprise, et d’obtenir ce qui, elle en est convaincue, lui revient de plein droit.

Fin psychologue, Zweig analyse avec empathie les mœurs de l’époque et ce que c’était d’être roi ou reine au XVIe siècle, et du même coup, nous réconcilie avec le genre de la biographie et du roman historique. Complots, assassinats, passions, guerres internes et sentimentales, jalousies, coups bas… Entre histoire et légende, Marie Stuart se lit comme un roman, c’en est un sans doute, et l’histoire prend vie sous la plume géniale de l’un des plus grands auteurs du XXe siècle.

Carte d’identité

  • Titre : Marie Stuart
  • Titre original : Maria Stuart
  • Auteur : Stefan Zweig
  • Traducteur : Alzir Hella
  • Genre : biographie
  • Date de publication : 1935
  • Édition (poche) : Le Livre de Poche
  • Nombre de pages : 411

Un extrait

« Rien ne montre mieux la puissance momentanée de Marie Stuart que la nécessité où se trouve son adversaire de recourir à des subterfuges aussi mesquins pour s’assurer une retraite morale après sa défaite. La reine d’Écosse peut maintenant relever fièrement la tête , tout a marché selon ses désirs. Le mari qu’elle a choisi porte la couronne. Les barons qui se sont soulevés contre elle sont rentrés au bercail ou bien promènent leur honte à l’étranger. Si maintenant elle pouvait donner un héritier à son jeune époux, le plus grand, le plus cher de ses vœux serait réalisé : un Stuart régnerait un jour sur l’Écosse et l’Angleterre réunies.
Les astres se montrent favorables, la paix s’étend sur le pays comme une bénédiction. À présent Marie Stuart pourrait se reposer et jouir du bonheur récolté. Mais souffrir et faire souffrir est la loi de cette nature indisciplinée. Rien ne sert à celui qui possède un cœur fougueux que le monde extérieur lui offre paix et bonheur, sans cesse se créent en lui-même de nouveaux périls et de nouveaux malheurs. »

page 126-127

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4 réflexions sur “Marie Stuart – [Stefan Zweig]

  1. C’est drôle que je tombe sur cette critique en venant chez toi : on m’a conseillé Marie Antoinette de Zweig cette semaine. Ça faisait longtemps que je n’étais pas venu sur ton blog : tu as changé le graphisme non ? C’est très chouette et très fluide. Ça donne envie de lire. Et je vois qu’un Yasmina Reza, que j’aime énormément, est en préparation ! A bientôt.

    • Merci Adeline !
      Personnellement, « Marie-Antoinette » est sur la liste des livres que je veux lire bientôt, « Marie Stuart » m’ayant décidée à lire des biographies historiques.
      Je vois qu’on a le même graphisme, je le trouve très agréable visuellement, effectivement.
      Yasmina Reza arrive bientôt !
      À très vite, sur ton blog ou le mien.

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