Heureux les heureux – [Yasmina Reza]

« J’écris sur le fil de l’essentiel. En cherchant à dire quasiment tout avec presque rien. » Dans une interview parue dans L’Express en janvier 2000, Yasmina Reza confie ce que pour elle écrire veut dire. Heureux les heureux, son deuxième roman, condense ce style si laconique et incisif qu’on lui connaît au théâtre. Avant tout dramaturge et scénariste à la renommée internationale (Le Dieu du carnage, Art, entre autres pièces), récompensée par de nombreux prix, Yasmina Reza excelle aussi dans l’art du portrait. Sous forme de « destins croisés », Heureux les heureux offre un tableau mélancolique et grinçant de l’homme moderne.

Folie d’un ado qui se prend pour Céline Dion, dispute ordinaire d’un couple dans un supermarché, explosion de colère lors d’un tournoi de bridge, solitude de l’homme dont personne ne s’inquiète… Les heureux de Yasmina Reza sont loin des bienheureux des Béatitudes promises dans l’Évangile.

En ouverture du roman, l’auteur convoque Borges : « Heureux les aimés et les aimants et ceux qui peuvent se passer de l’amour. Heureux les heureux.«  Et cela fait sens par rapport à l’œuvre de Yasmina Reza. La recherche du sens fait également partie de ces récits en première personne, où l’individu souffrant, penché sur son passé, en appelle à la mort, questionne la vie, son existence et celle des autres. Savoir si cette quête aboutit est une autre question. Ernest Blot se demande, « Mes cendres. Je ne sais pas où il faudra les mettre. Les enfermer quelque part ou les disperser. Je me pose la question, installé dans la cuisine, en robe de chambre devant l’ordinateur portable« . Ceux qui vont mourir regardent le monde avec détachement et absence de troubles, comme Lucrèce dans le De Natura Rerum observe les maux qui touchent les hommes, heureux de n’en être pas atteint. La parole la plus censée émerge des personnages les plus marginaux, ceux qui sont internés (Chantal Audouin), ceux qui oscillent sur le fil de la folie (Jacob Hutner).

Mais c’est avant tout la confusion des sentiments et l’impasse affective que la plume de Yasmina Reza fait ressortir dans cette série de personnages, jamais vraiment seuls mais jamais vraiment sûrs de leurs liens avec les autres, avec l’Autre. Des personnages qui s’enchaînent et se déchaînent. L’auteur livre ici son propre point de vue sur les relations sentimentales.

Je ne me suis jamais fait beaucoup d’illusions sur le couple. Je crois que littérairement je tape dessus depuis le début. Je me méfie du mot « amour ». C’est un mot difficile à manier.

Aucun des personnages ne se cache sa désillusion à soi-même. « Un homme est un homme. Il n’y a pas d’homme marié, pas d’homme interdit. Ça n’existe pas tout ça (c’est ce que j’ai expliqué au docteur Lorrain quand on m’a internée). Quand on rencontre quelqu’un, on ne s’intéresse pas à son état civil. Ni à sa condition sentimentale. Les sentiments sont changeants et mortels. Comme toutes les choses sur terre. […] Rien ne dure. Les gens veulent croire le contraire. Ils passent leur vie à recoller des morceaux et ils appellent ça mariage, fidélité ou je ne sais quoi. » (Chantal Audouin)

Si le drame consiste à faire tomber les masques (persona en latin), alors Yasmina Reza prolonge subtilement l’intuition qu’elle a sur le terrain du théâtre, en démasquant ici ses personnages. L’usage de la première personne donne la lucidité nécessaire au ton des hommes et des femmes qui parlent.

De nombreuses comparaisons sont possibles avec les autres arts : ces extraits de vie sont des esquisses, des couplets, des portraits en clair-obscur… Si la littérature, c’est la vie, alors Heureux les heureux est définitivement un livre à lire. On y retrouve ce ton propre à l’auteur, qu’on avait déjà vu notamment dans Une désolation.

Carte d’identité

  • Titre : Heureux les heureux
  • Auteur : Yasmina Reza
  • Genre : roman
  • Date de publication : 2013
  • Édition (poche) : Folio
  • Nombre de pages : 176

Un extrait

« J’aimerais souffrir d’amour. L’autre soir, au théâtre, j’ai entendu cette phrase « La tristesse au sortir des rapports sexuels intimes, celle-là nous est familière. (…) Oui celle-là nous savons y faire front ». C’était dans Oh les beaux jours de Beckett. Oh les beaux jours de tristesse que je ne connais pas. Je ne rêve pas d’union, d’idylle, je ne rêve d’aucune félicité sentimentale, plus ou moins durable, non, je voudrais connaître une certaine forme de tristesse. Je la devine. Je l’ai peut-être déjà éprouvée. Une impression à mi-chemin entre le manque et le cœur gros de l’enfance. Je voudrais tomber, parmi les centaines de corps que je désire, sur celui qui aurait le don de me blesser. Même de loin, même absent, même gisant sur un lit, me présentant son dos. Sur l’amant muni d’une lame indiscernable qui écorche. C’est la signature de l’amour, je le sais par les livres que je lisais il y a longtemps avant que la médecine ne vole tout mon temps. »

page 68

Advertisements

3 réflexions sur “Heureux les heureux – [Yasmina Reza]

  1. Pingback: Anima – [Wajdi Mouawad] | [Les Écrits Vains]

Envie de réagir à cet article ?

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s