Une fille, qui danse – [Julian Barnes]

Julian Barnes au sommet de son art ? Lauréat du Man Booker Prize 2011 (le « Goncourt anglais ») pour Une fille, qui danse, l’auteur britannique le plus reconnu de notre époque maintient en tout cas, à près de 70 ans, le cap d’une production littéraire féconde. Ce court roman ne fait pas exception au talent de l’auteur pour créer de l’inconfort à partir d’une situation confortable et on le suit jusqu’au bout d’un processus de crise qui prouve que la vieillesse se repose souvent sur des illusions que la jeunesse a contribué à forger.

Tony (le narrateur), sexagénaire retraité qui croit mener une vie tranquille et sans heurts, connaît une crise existentielle lorsqu’il est rattrapé par son troublant passé. Ses années de lycée refont surface, et avec elles Veronica (la fille du titre), sa petite amie de l’époque. Celle-ci, par le biais d’une lettre, reprend contact avec lui et le mène pas à pas vers une découverte imprévue.

Nous étions affamés de livres et de sexe, méritocrates et anarchistes.

Veronica, la fille qui se targuait de ne pas danser et qui finit par le faire avec Tony, était restée un souvenir amer et fade des années 60, résolument années d’initiation et de prises de conscience, de jetées en avant et d’ardeur mal contenue, d’amitiés fusionnelles et d’amours frileuses. Veronica finit par quitter Tony, et entame une relation avec Adrien, celui qui s’était joint au trio formé par Alex, Colin et le narrateur. De jalousie et d’incompréhension, ce dernier leur écrit une lettre au destin tragique. Adrian se suicide, et laisse derrière lui un secret qu’il incombera à Tony de découvrir.

Le temps qui passe, la mémoire, le sens de la vie, le sens de sa vie, le désir, la culpabilité et la responsabilité, thèmes longuement rabâchés par la littérature mais que ce roman convoque subtilement, du haut d’une tour qui donne le vertige. Une réflexion sur le suicide, comme refus d’un cadeau que l’on n’a pas demandé, vient s’y ajouter et donne au ton du récit une inflexion aigre, où l’événement fondateur d’un suicide hasardeux est rejoint par celui, moralement réfléchi, de la mort de l’ami oublié.

Nous vivons dans le temps – il nous tient et nous façonne -, mais je n’ai jamais eu l’impression de bien le comprendre.

On retrouve dans ce roman un peu de Philip Roth (on pense notamment à Un homme), particulièrement dans la manière dont sont distillées des touches de cynisme, qui tentent de recouvrir des vagues de mélancolie et de nostalgie, sans jamais vraiment y parvenir. Avec simplicité, l’auteur dit le drame que c’est de vivre, avec un humour grinçant et parfois plus de tristesse qu’il ne voudrait l’avouer.

Dans le titre, c’est la fulgurance d’un souvenir qui est gravée ici, celui de Tony rappelant à lui l’image d’une Veronica dansant dans sa chambre. Aucun lien avec le titre anglais (The Sense of an Ending), très difficile à traduire selon l’éditeur. Il a fallu trouver autre chose, et Julian Barnes d’ajouter avec fierté : « On me dit que les Français aiment beaucoup cette virgule » !* Le titre français a le mérite d’inscrire la perspective mémorielle au fronton de cette œuvre qui semble dire que le temps n’a jamais une trajectoire linéaire.

Il prend soin de nous ménager jusqu’au bout par ces teintes d’humour et de désinvolture (celle-la même propre à l’insouciante jeunesse) mais nous « gratifie » d’une fin vertigineuse.

* Interview de l’auteur en français

Carte d’identité

  • Titre : Une fille qui danse
  • Titre original : The Sense of an Ending
  • Auteur : Julian Barnes
  • Traducteur : Jean-Pierre Aoustin
  • Genre : roman
  • Date de publication : 2011
  • Édition (poche) : Folio
  • Nombre de pages : 212

Un extrait

« Oui, bien sûr, nous étions prétentieux – n’est-ce pas le propre de la jeunesse ? Nous employions des termes comme Weltanschauung et Sturm und Drang, aimions dire : « C’est philosophiquement évident », et nous nous répétions que le premier devoir de l’imagination est d’être transgressive. Nos parents voyaient les choses différemment, s’imaginant leurs enfants comme des innocents soudain exposés à de mauvaises influences. Ainsi la mère de Colin parlait de moi comme « l’ange noir » de son fils ; mon père blâma Alex le jour où il me trouva plongé dans la lecture du Manifeste communiste ; Colin était pointé du doigt par les parents d’Alex quand ils surprenaient celui-ci avec un polar américain « noir » dans les mains. Et ainsi de suite. Idem avec le sexe. Nos parents pensaient que chacun de nous pouvait être corrompu par les autres et devenir ce qu’ils craignaient le plus pour nous : un incorrigible masturbateur, un séduisant homosexuel, un libertin risquant d’engrosser imprudemment une de ses conquêtes. Ils redoutaient pour nous l’intimité des amitiés adolescentes, le comportement prédateur d’inconnus dans les trains, l’attrait de la mauvaise sorte de fille. Comme leurs anxiétés excédaient notre expérience… »

page 22-23

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