Mémoires d’un fou // Théâtre de Poche-Montparnasse

Au centre de Paris, le Théâtre de Poche-Montparnasse est un petit écrin qui renferme de belles surprises. L’une d’elle se joue en ce moment, et ce jusqu’au 8 novembre, dans la salle du Petit-Poche. Il s’agit des Mémoires d’un fou, adaptées du roman de Flaubert et mises en scène avec inventivité et ingéniosité par Sterenn Guirriec.

Le texte

[Ces pages] renferment une âme toute entière – est-ce la mienne, est-ce celle d’un autre ? J’avais d’abord voulu faire un roman intime, où le scepticisme serait poussé jusqu’aux dernières bornes du désespoir, mais peu à peu en écrivant, l’impression personnelle perça à travers la fable, l’âme remua la plume et l’écrasa.

Flaubert a 17 ans quand il écrit ces Mémoires d’un fou, œuvre hybride adressée à Alfred Le Poittevin (poète ami de l’auteur), qui oscille entre passages autobiographiques et ébauches de futurs romans de la maturité, principalement L’Éducation sentimentale (1869). Il y parle de sa rencontre avec Elsa Schlesinger, de dix ans son aînée, femme qu’il aimera pendant longtemps d’un amour platonique et qui lui inspirera plus tard le personnage de Madame Arnoux.

Flaubert lui-même questionne en ouverture le bien fondé de ce roman (« Pourquoi écrire ces pages ? »). Puis, dans un geste accusateur, retourne le sentiment de futilité contre le lecteur (« Savez-vous vous-même pourquoi vous avez ouvert les misérables feuilles que la main d’un fou va tracer ? »). Ça y est, le mot de « fou », central dans ce texte, est prononcé. Plus besoin de justifier l’absence de cohérence, d’ordre, de structure. Cette main peut continuer à tracer des lignes, à aligner les mots, à faire surgir sur la page les élucubrations triviales ou métaphysiques d’un esprit malade. On ne peut s’empêcher de penser aux Souffrances du jeune Werther, de Goethe, que Flaubert a sans doute déjà lues. Et voilà le jeune auteur qui s’adonne au plaisir simple, et à la fois douloureux, d’écrire. Il parle de son enfance, de la joie, de la nature, de philosophie, de lettres, de personnages connus ou fictifs. Sa quête d’une langue pure et capable de tout dire en ne disant rien, qui sera le but tant désiré des romans que l’on connaît (Madame Bovary, L’Éducation sentimentale…), s’exprime déjà dans cette œuvre de jeunesse. Le jeune homme qui écrit, rempli des passions propres à l’adolescence, ne fait pas que parler, il crie (é-crit) son idéalisme :

Je voudrais le beau dans l’infini et je n’y trouve que le doute.

On trouve au fil des pages des réflexions profondes sur l’art et son rapport à la vie, ainsi que des passages qui contiennent en creux la matière d’œuvres plus abouties (notamment sur le personnage de Félicité et son perroquet dans Un cœur simple).
Alors qu’il n’est qu’un enfant, Flaubert nous livre déjà un regard rétrospectif sur les évènements de sa vie, donnant l’impression que c’est l’auteur adulte qui livre ici des souvenirs, plein d’amertume et de désenchantement, parfois nostalgique, parfois orgueilleux.

La mise en scène

William Mesguich livre une performance solo absolument impressionnante dans l’interprétation de ce texte, plus difficile qu’il n’y paraît. Parvenir à faire résonner la pensée de Flaubert sur scène relève ici du défi et le comédien s’approprie les mots et l’âme du texte avec force et passion. Passant tour à tour de la rage destructrice à la douce mélancolie, il manie les registres avec dextérité, donnant ici toute la mesure de son talent.
La performance de William Mesguich est servie par un beau jeu de lumières et de son, qui soulignent la vivacité avec laquelle il évolue sur scène.

Se prêter à l’exercice solitaire est un vertige saisissant, une gageure à nulle autre pareille. Être sans camarade de jeu sur scène, seul avec les mots, le sens des mots, le silence autour, le tourbillon de la langue, de tous les autres qui sont en nous. C’est une épreuve de feu, une prise de risque luxueuse. (William Mesguich)

Il serait dommage de passer à côté de ce spectacle qui sert tout autant le texte de Flaubert que l’art théâtral du monologue !

Carte d’identité

  • Titre : Les Mémoires d’un fou
  • Auteur : Gustave Flaubert
  • Date de publication : 1901 (posthume)
  • Mise en scène : Sterenn Guirriec
  • Adaptation : Charlotte Escamez
  • Avec : William Mesguich

Jusqu’au 8 novembre 2015
Théâtre de Poche-Montparnasse
75 bd du Montparnasse
75006 Paris
01 45 44 50 21

Pour aller plus loin :

Extrait

« Tout n’est donc que ténèbres autour de l’homme, tout est vide, et il voudrait quelque chose de fixe – il roule lui-même dans cette immensité du vague où il voudrait s’arrêter, – il se cramponne à tout et tout lui manque : patrie, liberté, croyance, Dieu, vertu, il a pris tout cela et tout cela lui est tombé des mains – comme un fou qui laisse tomber un verre de cristal et qui rit de tous les morceaux qu’il a faits. »

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2 réflexions sur “Mémoires d’un fou // Théâtre de Poche-Montparnasse

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