La Mégère apprivoisée // Comédie Saint-Michel

La Mégère apprivoisée est un peu à Shakespeare ce que Les Plaideurs sont à Racine : une pièce mineure dans l’œuvre d’un auteur majeur. Qui plus est, une comédie fantasque dans le répertoire d’un dramaturge surtout célébré pour ses tragédies. Ce n’est pas la seule raison qui explique que la pièce soit méconnue en France, et que les théâtres s’en désintéressent, eux si prompts à remplir les salles avec leurs Othello, leurs Hamlet, Macbeth et Richard III. Il faut dire que l’action principale, simple et presque farcesque, se double d’une intrigue secondaire assez complexe, avec de nombreux personnages qui intervertissent leurs rôles, se déguisent, se cachent… De quoi rebuter l’esprit cartésien des Français ! Mais la compagnie Naphralytep a su, avec cette adaptation d’une heure, écarter les contraintes et proposer une mise en scène pétillante et moderne.

Le texte de Shakespeare

Souvent accusée d’être une pièce misogyne, La Mégère apprivoisée est au contraire étonnamment avant-gardiste pour l’Angleterre élisabéthaine qui l’a vue naître. À lire entre les lignes, dans les rapports homme-femme, il n’est plus question de dominant-dominé, mais d’un apprivoisement mutuel. Le titre anglais The Taming of the Shrew est d’ailleurs bien moins connoté négativement que sa traduction française et renvoie à l’idée d’une séduction patiente plutôt qu’à une soumission violente. On retrouve dans cette pièce de nombreux points communs avec les autres comédies « de jeunesse » de Shakespeare, comme Le Songe d’une nuit d’été ou Beaucoup de bruit pour rien : humour léger et burlesque, faux-semblants et jeux de dupes, mariages d’amour qui triomphent sur les arrangements financiers… Dans La Mégère cependant, Shakespeare ne se concentre pas tant sur l’étape de séduction que sur la vie conjugale elle-même, là où ses autres comédies s’achèvent sur un mariage.

Une nouvelle fois, c’est l’Italie qui est choisie pour cadre : la pièce commence à Padoue. Le seigneur Baptista a deux filles à marier : Bianca, le type même de l’épouse idéale pour l’Angleterre puritaine de Shakespeare, douce et docile ; et Catharina, la « mégère », femme acariâtre qui jure qu’on ne la mariera jamais, mais qui, de toute façon, n’attire pas les prétendants. Une femme qui n’a pas la langue dans sa poche, qui balance des répliques cinglantes à tout va, une femme moderne pour l’époque, qui fait fi des conventions… (On ne peut s’empêcher de penser au personnage de Béatrice dans Beaucoup de bruit pour rien… et d’imaginer pour elle un dénouement similaire !) Si Catharina fait fuir les hommes, Bianca, au contraire, est toute prête à se marier, et ses prétendants, Gremio, Hortensio et Lucentio, sont bien ennuyés : Baptista ne donnera pas la main de sa cadette avant d’avoir marié l’aînée. Mais avant que les choses ne se compliquent (on est bien dans une comédie !), un gentilhomme désargenté (Petruchio) se présente fort heureusement, qui cherche à épouser une jeune fille riche. Et la dot de la Catharina ne le laisse pas de marbre ! Il l’épouse, au soulagement de Baptista et… au grand dam de Catharina.

Voilà comme on accable une femme par tendresse ; et ainsi je courberai son humeur violente et opiniâtre. Que celui qui sait mieux s’y prendre pour apprivoiser une mégère dise son moyen ; c’est charité de le faire connaître.

Sous prétexte de “mater sa proie” – car c’est bien ainsi qu’il semble considérer Catharina au début –, en réalité par excès de prévenance, le brutal Petruchio lui fait subir les pires privations, sommeil (elle risquerait de mourir), nourriture (elle risquerait de s’empoisonner), compagnie… Il l’étouffe par un trop plein d’attention. Mais sous ses airs bravaches, la jeune fille n’en a pas moins été élevée dans le confort matériel. Elle dépérit, Petruchio ose à peine s’avouer son amour pour elle ; d’épuisement elle finit par lui céder. (Finit-elle par l’aimer ? Le doute est permis sur ce point) On pourrait ici crier au scandale, à la tyrannie de l’homme sur la femme. On pourrait aller jusqu’à mettre en doute la vraisemblance de ce renversement radical et de cette soumission finale (comme le fait remarquer in extremis le mari de Bianca, Lucentio : « Permettez-moi de trouver étonnant qu’elle se soit laissé ainsi apprivoiser »…) Mais on peut aussi y voir l’image, comme Musset, d’un monde où “tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux et lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; […] mais [où] il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux.”* C’est en tout cas ce que la mise en scène de Marie-Line Grima nous laisse entendre.

La mise en scène de Marie-Line Grima

Laissant de côté le principe du théâtre dans le théâtre qui fait le cadre de la pièce de Shakespeare, l’adaptation (intelligente) du texte de Shakespeare par Yves Patrick Grima et sa mise en scène par Marie-Line Grima se concentre sur le couple Petruchio-Catharina. Les trois comédiens se partagent les rôles et enchaînent les scènes avec un enthousiasme et un plaisir évident ! Les extraits choisis forment un tout cohérent, et donnent une inflexion plus moderne à la pièce et aux personnages, par le mélange des traductions et l’adaptation du texte, ingénieuse et bienvenue.

Avec une économie de décors et de costumes, la metteur en scène nous prouve, s’il était besoin, que le théâtre (et qui plus est la comédie) se passe très bien de grands artifices. Les ressorts comiques de la pièce n’en sont que plus évidents, servis par un jeu subtil et qui évite le grotesque de situation. Le ton est toujours juste, la violence occasionnelle de certaines scènes toujours contrôlée, et l’intensité dramatique qui affleure parfois au milieu de scènes légères est parfaitement maîtrisée. La comédienne qui joue Catharina (Hélène Morzuch), notamment, sait prévenir l’écueil de surjouer le personnage de la mégère. Elle parvient à lui donner, derrière les cris et les rebuffades, une certaine sensibilité, qui annonce habilement les scènes finales.

Un maître mû d’abord par l’appât du gain puis par l’amour, un valet pris entre sa conscience et son devoir d’obéissance, une épouse que son propre jeu retourne contre elle-même… Les trois comédiens s’amusent visiblement sur scène avec leurs personnages et tout le plaisir qu’ils ont à jouer, nous l’avons à les regarder !

Bref, c’est un vrai moment de divertissement que cette adaptation de La Mégère apprivoisée par la compagnie Naphralytep (qui, après son succès au Festival off d’Avignon, monte aujourd’hui sur les planches parisiennes) et il serait dommage de s’en priver !

* Perdican à Camille, scène 5, acte II, On ne badine pas avec l’amour, Alfred de Musset.

Carte d’identité

  • Titre : La Mégère apprivoisée
  • Auteur : William Shakespeare
  • Date de publication : 1623 (premier in-folio)
  • Mise en scène : Marie-Line Grima
  • Adaptation : Yves Patrick Grima
  • Principaux traducteurs : Albert Vilarie et Thierry Maulnier
  • Avec : Hélène Morzuch (Catharina), Yves Patrick Grima (Petruchio), Amaury Perrachon (Baptista, Gremio, Peppo)

Jusqu’au 3 janvier 2016
Les vendredis à 19h45 et les dimanches à 16h30
La Comédie Saint-Michel
95 bd Saint-Michel
75005 Paris
01 55 42 92 97

Pour aller plus loin :

Extrait

« PETRUCHIO C’est à moi qu’il appartient de t’apprendre le « parler d’amour »… Et les gestes essentiels de l’amour… Et l’acte d’amour qui jette le coq au point du jour et, au milieu de l’air, déploie l’éventail somptueux de la queue des paons, fait rêver le rossignol aux arbres du jardin, et commettre aux hommes quand vient avril, mille et mille folies pour une seconde d’éternité. »

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